Parution : 5 juillet 2007
Y-a-t-il encore un épiscopat en France ?
Par Golias

La publication du Motu Proprio relatif à la célébration de la messe selon les anciens livres liturgique indispose profondément les évêques de France.

Ces derniers, hormis une petite poignée d’entre eux (sans doute NN SS Cattenoz, Ginoux ou Centène), sont vraiment opposés au retour de la messe de Saint Pie V, même sous une forme très limitée.

Pourtant ils sont prêt à passer sous les fourches caudines de la soumission à l’autorité pontificale ("Roma locuta est, causa finita est).

Dans le passé, leurs stratégies ont davantage compliqué que simplifié les choses. De sorte que beaucoup, à Rome, y compris dans les rangs de prélats libéraux, estiment que l’affaire Lefebvre et les querelles autour de la liturgie tiennent en bonne part à la maladresse et à l’esprit cassant des évêques trop gallicans d’esprit et très cléricaux. Jean XXIII, alors encore Angelo Roncalli, avait ce mot qui en dit long : "les français aiment les guerres de religion".

L’Eglise de France jouit un peu partout dans le monde d’une réputation ambivalente. D’une part, l’histoire intellectuelle du catholicisme de notre pays, le dynamisme pastoral audacieux d’avant le Concile, le génie de précurseur de jadis ont acquis à notre Eglise gallicane une réputation d’avoir très largement cuit le pain de la chrétienté.

Des théologiens comme Congar ou Chenu demeurent des références. En même temps, la médaille a toujours son revers, A force de bien voir les problèmes, on peut négliger de chercher des solutions pratiques. Pour beaucoup à Rome, le durcissement continu de l’archevêque Lefebvre n’a fait que pousser jusqu’au bout une logique très présente en France. En outre, l’épiscopat a opposé à la rigidité intégriste une sorte de conformisme de gauche, en maniant également l’argument d’autorité comme une matraque.

Il fallait plutôt, de notre point de vue, approfondir le sens de la réforme liturgique et en poursuivre la trajectoire. Tout en prenant conscience des enjeux des querelles françaises, car certaines débats liturgiques nous renvoient bel et bien à une conception globale de Dieu, de l’homme et du monde. A condition de déplacer enfin la question d’un argument d’autorité à une mise en perspective dans la dialogue et la confrontation.

L’enlisement des conflits idéologiques semble bien constituer hélas une particularité de notre espace hexagonal. La dramatisation indignée par les évêques des critiques que Golias a pu leur faire et continue à leur adresser, semble bien elle aussi significative d’un manque de souplesse et d’une moindre faculté à prendre de la distance.

L’épiscopat français succombe souvent à la tentation de trancher de façon cassante et autoritaire ; il paraît toujours mal tolérer l’indépendance des uns et des autres qui ne se laissent pas enfermer dans des cases formatées d’avance. L’irritation des évêques face aux intégristes s’explique en partie par leur sentiment que ces derniers leur échappent et qu’ils ne peuvent les contrôler.

En même temps, comme c’est également parfois le cas dans les familles, le dictateur au foyer s’affirme en réalité très peu face à une autorité extérieure. L’attitude de nos évêques à l’endroit de Rome, consiste à se soumettre de façon presque systématique, lors même qu’au fond le clivage est évident à tous, tout en traînant ensuite les pieds mais sans remplir leur fonction qui seraient de permettre le développement d’une alternative par rapport au pur et simple alignement sur la ligne de Rome. Contre mauvaise fortune bon coeur.

Il est vrai sans doute que la France connaît en général des pesanteurs administratives, une difficulté récurrente à prendre le plus court chemin pour atteindre un objectif. On pouvait jusqu’alors se consoler d’avoir un pays o๠les choses ne sont pas simples en considération de cet esprit critique frondeur et libre que l’on associe souvent au siècle des lumières. Or notre épiscopat nous donne le pitoyable spectacle à la fois d’une toile d’araignée de complications auxquelles Nos seigneurs ne parviennent pas à remédier et d’une soumission déplorable aux positions conservatrices de Rome.

Trois affaires récentes en donnent une triste confirmation.

En premier lieu, les évêques ont fini par laisser tomber Tony Anatrella depuis que de lourdes accusations sont portées contre lui. Pourtant, Rome continue à accorder sa confiance - en fait avec des pincettes, et de façon très relative, à cet étrange prêtre et thérapeute. Comme si le Vatican n’avait que faire du jugement pastoral et doctrinal des évêques.

En deuxième lieu, alors que de fortes inquiétudes portent sur le fonctionnement sectaire de mouvements de type charismatique, l’épiscopat semble comme se débiner et se contente de transmettre le dossier à Rome. Sans doute en raison du soutien et de la haute estime avec laquelle certains de ces nouveaux mouvements sont considérés au sommert de la hiérarchie, car ils sont fer de lance d’une restauration déjà bien engagée. Le coà »t humain peut pourtant être très important. Le contre-témoignage risque d’être un jour vivement dénoncé.

En troisième lieu, les évêques restent très attachés aux nouveautés de la réformes liturgique mais finissent par les brader en définitive, par instinct légitimiste à l’égard du Saint Siège. L’archevêque de Toulouse, Mgr Robert Le Gall,, un bénédictin, illustre à sa façon cette posture intellectuelle. Il vient en effet de déclarer, au sujet du motu proprio : " nous ne souhaitions pas ce document ; mais nous accepterons ce que le Pape demande et ferons de notre mieux pour aller dans le sens qu’il demande ".

Depuis que le cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux est à sa tête, à la rondeur souriante, notre épiscopat semble chercher un consensus quitte à gommer toute aspérité du discours et toute réaction un peu vive.

Dans un livre récent, sur lequel nous reviendrons de façon détaillée, Mgr Maurice Gaidon, évêque émérute de Cahors, nous livre son témoignage. Nos propres vues sont souvent aux antipodes de celles de Mgr Gaidon. Pour autant, il y a comme un leitmotiv récurrent sous sa plume qui ne nous semble pas éloigné de ce que nous voulons dire : les évêques ne s’expriment pas, ne disent pas ce qu’il pensent ; familièrement " s’écrasent ".

Loin de nous la nostalgie ou le désir d’un épiscopat caractériel, pointilleux ou encore davantage dénué du sens pratique qui favorise la résolution des biens des conflits et évite de prétendues impasses. Nous aimerions pourtant un épiscopat qui joue cartes sur table.

Le motu proprio légitimant l’ancienne liturgie se trouve au croisement d’enjeux idéologiques et d’enjeux anthropologiques. Le fond du problème n’est pas de ménager la susceptibilité des évêques qui ont peur que leurs troupes leur échappent. Si tel devait d’ailleurs être le cas, ce ne serait pas forcément un drame d’ailleurs ! Il est toujours bon de bousculer les vieux réflexes cléricaux.


Au point de vue du fond, on ne le soulignera jamais assez, la querelle liturgique nous renvoie à une vision d’ensemble de Dieu, de l’homme et du monde, en particulier dans l’espace culturel hexagonal.

Il n’est évidemment pas certain que tous ceux qui regrettent l’ancienne liturgie pour des raisons purement esthétiques ou parce qu’elle leur rappelle leur enfance, leur jeunesse, soient conscients de ces enjeux idéologiques. Pour autant, ils demeurent en arrière-fond de l’ensemble des épisodes et des controverses et semblent incontournables. La réforme liturgique avait au moins le mérite de placer davantage en valeur les dimensions fraternelles et communautaires, car l’eucharistie est avant tout un repas de l’amour. L’ancienne liturgie est porteuse d’une sacralité plus suggestive, dont on peut toutefois se demander jusqu’o๠elle est chrétienne et évangélique ; ne serait-elle pas davantage paîenne ? La catégorie du sacré n’’est-elle d’ailleurs pas ambigà¼e ? Le message chrétien ne privilégie-t-il pas le saint ?

Nous aurions espéré que les évêques s’engagent de façon plus claire dans un tel débat. Il ne suffit pas de chercher à noyer le poisson ; en effet, dans l’eau, le poisson grandit. Un abcès non traité devient de plus en plus menaçant.

D’autres aspects sont impliqués dans cette controverse politique. Une dimension politique car souvent l’ancienne messe est le drapeau cultuel de revendications très réactionnaires. Une dimension anthropologique : le cardinal Joseph Ratzinger faisait remarquer avec raison qu’un rite ne s’invente pas, ne peut être produit par des bureaucrates, ne saurait être mis en forme à partir d’une élaboration toute cérébrale.

L’éthnologie nous apprend au contraire qu’il n’a de prégnance et de vitalité que s’il jaillit spontanément d’une existence partagée, comme le fruit d’un long développement autonome. Les analyses de Maurice Gruau, ethnologue du sacré et prêtre du clergé de Sens, peu suspect de sympathie à l’endroit des courants intégristes, mériteraient d’être considérées avec attention. Dans un sens analogue, Jean-Marie Rouart, auteur d’un livre original " chrétien et libertin " pose aussi la question de l’attractivité d’un rite en soi plus pur et théologiquement plus conforme au mystère chrétien mais à certains titres moins porteur de souvenirs et d’évocations subconscientes : qu’on nous pardonne l’adjectif familier moins " bandant ", surtout à notre époque de zapping et d’images fortes ; sans même parler des décibels.

Un véritable débat sur la réforme liturgique aurait mérité de voir le jour. Il nous aurait sans doute réservé des surprises (pour ma part je pense que les évolutions liturgiques sont idéologiquement plus sympathiques mais qu’elles n’ont vraiment accroché les sens...) et nous aurait peut-être conduit à envisager non pas un triste retour en arrière mais à laisser la vie inventer des formes nouvelles et parlantes. En mettant en cause des rigidités récurrentes, inhérentes à la fois à un conservatisme doctrinal coincé qui n’exalte pas l’homme mais l’écrase face à une majesté divine qui a très peu à voir avec l’Evangile d’un côté et , de l’autre, à une épure cérébrale et ennuyeuse, à moins que des ajouts extérieurs, comme on le constate dans des messes africaines ou des messes des jeunes, viennent donner un peu de vie et de couleur.

Il y a une quinzaine annéees, pour faire face loyalement aux divergences qui ébranlaient le catholicisme américain, le cardinal Joseph Bernardin invita les uns et les autres à l’échange et au dialogue. Or, en France, nos évêques semblent confondre la volonté de dialogue avec une occultation des points d’achoppement et de conflit. Le dialogue est d’autant plus riche que chacun exprime sa position, aussi contrastée qu’elle puisse être. Nos évêques semblent osciller entre deux stratégies d’évitement, cultivées souvent simultanément. Laisser entendre, sans que cela soit crédible, que tout le monde est en fait d’accord et pense la même chose ; casser brutalement la confiance avec ceux qui deviennent suspects et indésirables. A notre avis, il faudrait au contraire ouvrir un espace de dialogue, toujours plus vaste, sans prétendre forcément à une fausse unanimité de vues, sans se faire illusion sur un quelconque baiser Lamourette (1), réconciliation générale et illusoire.

Cela supposerait bien entendu un sens assumé du pluralisme non pas conçu comme une calamité ou une menace mais une chance et une richesse. Ce qui supposerait de rompre avec un dogmatique cassant comme avec un conformiste tout aussi castrateur et sclérosé, de gauche, de droite ou même de l’hyper centre (ce qui caractérise justement les positions de nos épiscopes). Hélas, nous en sommes loin. Il faut se couler dans le moule, sinon...

L’épiscopat français bénéficie à présent d’un nouveau siège parisien qui lui assure pignon sur rue. Dans un article récent de la Croix, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Chambéry et dont on dit qu’il pourrait devenir le prochain Vice-Président de l’épiscopat en automne, tente de relativiser l’importance de l’image ainsi donnée en soulignant, ce qui est vrai, mais exprimé en pur jargon clérical, que la vraie présence de l’Eglise de France est ailleurs.

Les bons sentiments et les paroles pieuses ne sauraient pourtant dispenser nos évêques de prendre et d’assumer des positions convaincues et convaincantes. Avec plus de liberté, de franchise et d’accueil d’une diversité parfois dérangeante mais vivace et féconde.

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