Parution : 5 février 2009
Benoît XVI est-il schismatique ?
Par Golias

Le décret de levée des excommunications des quatre évêques lefebvristes ne tombe pas du ciel. Il faut savoir qu’il s’inscrit dans un processus de réconciliation à l’oeuvre depuis plusieurs années, avec une surenchère des intégristes qui réclamèrent comme condition à toute éventualité de réintégration la levée des sanctions canoniques frappant lesdits évêques.

La chose était pourtant délicate, car Rome avait alors l’impression de se dédire : revenir sur une déclaration aussi officielle que l’excommunication constatée en 1988 par le cardinal Bernardin Gantin au nom du pape parut longtemps relever à Rome de l’impossible palinodie. Une démarche ruineuse pour l’autorité.

Déjà évoquée dans le passé, y compris à la fin du règne de Jean Paul II, comme un geste de clémence, une main tendue, cette initiative suggérée et appuyée par le cardinal Dario Castrillon Hoyos fut en son temps vivement dénoncée par d’autres hauts responsables de la Curie(1).
Ces derniers soulignaient le caractère artificiel et fallacieux, dans la mesure o๠les intégristes, loin d’y percevoir un signe de miséricorde, ne manqueraient pas de la percevoir comme une première étape vers une pleine réhabilitation, comme si Rome se résignait enfin à admettre que Mgr Lefebvre avait bel et bien eu raison ! Lors du consistoire de février 2006, la majorité des cardinaux avaient signifié au pape leur mise en garde concernant une main tendue aux intégristes. Parmi les cardinaux très rétifs à une réconciliation sacrifiant les idéaux du Concile, il convient de citer l’Allemand Walter Kasper, les Italiens
Achille Silvestrini, Mario Francesco Pompedda, aujourd’hui décédé, et... Giovanni Battista Re, actuel préfet de la congrégation des évêques, lequel s’est résigné, sur ordre, et à son coeur défendant, à signer l’actuel décret de levée de l’excommunication. Le sort est parfois cruel.

Le pape contre le collège des cardinaux

Ce décret ne concerne que les quatre évêques, et se contente de les relever d’une peine canonique, sans pour autant leur donner un statut canonique.
Ils demeurent donc en état
d’ "apesanteur canonique" selon l’élégante formule que s’applique à lui-même l’abbé Claude Barthe, ou si l’on veut être positif, en attente d’une régularisation ou d’une nomination.

En bon catholicisme, il n’est pas possible d’être évêque de "nulle part". Rome estime, sans l’ombre d’un doute, que leur ordination épiscopale est valide, même si la consécration de 1988 est illicite. Cela veut dire que depuis leur sacre ces quatre évêques sont de vrais évêques, validement consacrés, et que leur réhabilitation n’exige donc pas leur réordination, fà »t-ce sous condition (comme on le fait en cas de doute).

Le lecteur actuel restera surpris et frustré par des distinguos relevant sans doute en bonne part d’une vision magique des sacrements. Valides, ces ordinations étaient-elles valables ? Avaient-elles un sens théologiquement défendable et acceptable dans la mesure o๠elles consommaient une scission dans l’Eglise ? C’est toute la théologie des sacrements qui demanderait certainement une révision et même une réforme. D’un point de vue juridique tout-à -fait abstrait, cette levée de l’excommunication n’a pas d’effet immédiat pour la fraternité de Mgr Lefebvre.

Le pape contre la Tradition

L’ordination de ces 500 prêtres de la Fraternité est considérée comme valide par l’à‰glise catholique (il ne faudra pas en refaire une autre), mais illicite. Juridiquement, ils sont toujours « suspendus ». En allant à la Fraternité Saint-Pie X, ils ont posé un acte sinon "schismatique" du moins, au minimum, de dissidence, et les sacrements qu’ils peuvent dispenser (baptême, communion¦) sont illicites. Sinon invalides quand ces mêmes sacrements dépendent de la licéité : c’est le cas du mariage et de la réconciliation o๠la régularité juridique conditionne la validité même.

Le décret de la congrégation des évêques justifie cette levée par une attitude positive du responsable de la Fraternité, Mgr Bernard Fellay, à l’endroit du pape, qu’il considère avec dévotion filiale. L’évêque lefebvriste écrivait en effet, le 15 décembre, au nom de son courant : " Nous sommes aussi toujours bien ancrés dans la volonté de rester catholiques et de mettre toutes nos forces au service de l’à‰glise de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est l’à‰glise catholique romaine. Nous acceptons son enseignement filialement. Nous croyons fermement à la Primauté de Pierre et à ses prérogatives, et c’est pourquoi la situation actuelle nous fait autant souffrir. La levée de l’excommunication s’inscrit dans une perspective d’intensification et d’amélioration des rapports entre Rome et la Fraternité : "Par cet acte nous désirons consolider les relations réciproques de confiance, intensifier et stabiliser les rapports de la Fraternité Saint-Pie X avec ce Siège apostolique. Ce don de paix, au terme des célébrations de Noà« l, veut être aussi un signe de promotion de l’unité de l’à‰glise universelle dans la charité et permettre d’ôter le scandale de la division. Nous espérons que ce pas sera suivi de la prompte réalisation de la pleine communion avec l’à‰glise de toute la Fraternité Saint-Pie X, témoignant ainsi de sa vraie fidélité et de sa vraie reconnaissance du magistère et de l’autorité du pape par la preuve d’une unité visible".

D’un point de vue théologique et ecclésiologique, ce texte pose indirectement de graves questions. En effet, il suppose une conception étroite et faussée du schisme comme étant la rupture avec le pape. Or, selon la grande tradition, le schisme est une scission dans l’Eglise, et par rapport à son corps vivant. Preuve en est donnée par la possibilité d’un pape schismatique, reconnue par tous les docteurs catholiques. Or, si le schisme se définit uniquement par rapport à la personne du pape, un pontife schismatique se séparerait en réalité...de lui-même ! (cf plus loin notre article à ce sujet)

Le pape contre l’Eglise vivante

Dans la ligne de grande dérive autoritaire, consommée sans doute au Concile Vatican I exaltant le pape, l’argumentaire suppose une chose fausse : est schismatique qui désobéit au pape, alors que le schisme est constitué dès lors qu’il y a rupture avec le corps vivant de l’Eglise, y compris parfois de la part du pape. Benoît XVI n’en est peut-être pas très loin dans la mesure o๠il se coupe de plus en plus de l’assemblée des chrétiens en marche, en s’enfermant dans un imaginaire de pouvoir absolu et infaillible. Dans sa bulle, il se sépare des hommes et des femmes qui sont l’Eglise.

Cette mesure inopportune et imprudente, outre les conséquences désastreuses éventuelles, exprime une mauvaise vision de l’Eglise, toute pyramidale. En se séparant de l’assemblée des chrétiens, Mgr Lefebvre et ses épigones consommèrent un schisme. Le pape n’a pas autorité de l’absoudre car ce qui est en cause ce n’est pas la séparation avec lui mais la scission de l’Eglise dont il est pasteur mais qu’il ne résume pas à lui tout seul, grâce au ciel. Benoît XVI devrait revoir l’histoire de l’Eglise et la théologie.

Il est vrai que très souvent, en voulant être ultra-orthodoxe, on finit par ne plus l’être du tout ! Ce qu’atteste également la dérive du courant intégriste, qui se veut d’une rectitude doctrinale absolue, au point de finalement s’en écarter. "Qui veut faire l’ange fait la bête", écrivait Pascal.

Golias

1. cf Golias n°79 « Les négociations secrètres entre Rome et Ecône »

| © Le site officiel de GOLIAS pour les informations d’actualité 2009-2017 | Fait avec : SPIP et Thélia plugin thelia |

| Courriel à la Rédaction | RSS RSS | Adresses Postale et bancaire | Mentions légales | à propos de Golias |

article jeune