Parution : 11 décembre 2009
RAPPORT DAGENS : « l’identité catholique » est aussi une affaire de stratégie...
Par Golias

Nous continuons notre réflexion sur le rapport Dagens (cf. Golias Hebdo n°109). Ce deuxième temps de lecture est celui d’une réception selon le voeu même des auteurs (p 2). Nous initions ainsi le travail auquel nous vous invitions en vue de la constitution d’un livre blanc à remettre aux évêques. Le rapport Dagens est désormais téléchargeable dans son intégralité (cf. pièce jointe)

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Un lecteur nous a écrit : « C’est le genre de texte qui peut être récupéré par tous les courants chrétiens. Il est bon, mais peu pragmatique. Le genre de texte dont le contenu peut nourrir la foi de tout catholique parce qu’il ne froisse aucun catholique. » Or, nous maintenons que les évêques ont fait le choix d’une perspective conciliaire tout comme les évêques italiens dans leur très belle Lettre aux chercheurs de Dieu publiée aussi cette année. Ce qui ne laisse d’étonner et de réjouir, c’est la conviction que l’Evangile s’adresse au monde tel qu’il est et que l’indifférence à l’égard de Dieu est saisie comme une chance de discernement pour l’Eglise. Sans vouloir jouer sur des oppositions faciles entre le Pontife romain et nos évêques, dans une sorte de vieux réflexe gallican, on ne peut cependant nier la différence de ton et d’argumentation avec, par exemple, le discours programme prononcé par Benoît XVI le 22 décembre 2005 à la Curie. Le refus de toute nostalgie d’un passé révolu dont les trahisons du message christique ne peuvent être passées sous silence, est aussi une volonté de sortir de la période de restauration chère à nos frères traditionnalistes. Mais s’il est indéniable qu’un choix a été opéré, il est aussi vrai que les évêques restent très prudents et ils n’ont pas encore su ou voulu prendre position parmi les différents courants qui traversent l’Eglise.

Ainsi, l’opposition entre « stratégie » et « sacramentalité » ou « intériorité » témoigne-t-elle d’une analyse lucide qui ne se traduit par aucun choix pastoral déterminant. Les auteurs, voulant faire une « relecture spirituelle » de l’histoire récente, affirment : « Les initiatives nouvelles ne compensent pas les phénomènes d’affaiblissement. Nous ne sommes pas dans le domaine des stratégies, mais dans le domaine de la grâce du Christ » (p. 6). Si les évêques refusent dès le départ de se situer sur le plan stratégique, c’est peut-être pour laisser le recul nécessaire à chacun pour faire un « examen de conscience » et « discerner » les appels du Christ. Mais n’y a-t-il pas urgence ? Et puisqu’ils sont conscients de leur rôle de pasteurs (p. 17), pourquoi n’engagent-ils pas, de manière plus forte et plus précise, l’Eglise aujourd’hui dans une stratégie ?

A la page 18, ils brossent le tableau des tensions qui existent dans l’Eglise : « Dans ce contexte difficile, marqué par ces tensions parfois rudement exprimées et ressenties, on peut comprendre que surgissent des attitudes réflexes, souvent non réfléchies, mais qui inspirent des stratégies pastorales, précisément pour faire face à cette crise de l’identité catholique. Première attitude : le consentement plus ou moins résigné à cet affaiblissement jugé irrémédiable, accompagné du sentiment que l’identité catholique est désormais une réalité minoritaire et qu’il faut donc accepter cette situation, en limitant autant qu’il est possible ses conséquences pratiques. Les aménagements pastoraux que l’on prévoit sont alors, dans une large mesure, commandés par cet amoindrissement de la présence catholique. Seconde attitude : face aux difficultés actuelles, qui ne sont pas niées, on valorise la référence au passé, lui-même identifié à un certain nombre de pratiques dont on estime qu’elles ont fait leurs preuves et qu’elles doivent être remises en honneur. L’identité catholique est alors fortement reliée à une culture catholique, conçue assez souvent comme une contre-culture, tandis que l’à‰glise elle-même est portée à se concevoir comme une contre-société. Troisième attitude : le recours à des stratégies d’opposition, à l’intérieur même de l’à‰glise. Au XIXe siècle, on distinguait volontiers un catholicisme intransigeant et un catholicisme libéral. D’une façon analogue, on sera porté aujourd’hui à dresser les uns contre les autres, les partisans de la Tradition et les partisans de l’ouverture au monde, avec un critère considéré comme décisif pour caractériser leurs attitudes respectives : le refus ou l’acceptation de la sécularisation. » Et les
évêques ajoutent aussitôt : « mais il doit être clair que l’identité catholique n’est pas une affaire de stratégies » et qu’elle « ne se définit absolument pas comme un projet politique ou social, pour lequel on chercherait à imaginer des méthodes et des moyens ajustés aux buts que l’on poursuit » parce qu’elle est « inséparable de la foi catholique reçue des apôtres ». On se demande ce qui motive cette peur d’évoquer une stratégie. Ce n’est pas la connotation militaire qui semble gênante puisque «  L’évangélisation a donc souvent l’allure d’un combat. Mais, est-il précisé, ce combat ne peut pas se réduire à des stratégies mondaines. Il ne s’agit pas de s’opposer purement et simplement à la sécularisation ou de constituer une contre-société repliée sur elle-même et qui défendrait âprement ses privilèges. L’évangélisation est d’abord une expérience spirituelle. Elle se situe à ces points de rencontre, certains diront sur ces lignes de fracture, o๠la Révélation de Dieu en Jésus Christ vient s’inscrire à l’intérieur des attentes spirituelles de notre humanité. Il s’agit d’infiniment plus que de donner les réponses de Dieu aux questions des hommes. Il s’agit d’une confrontation, d’un dialogue véritable, d’une ouverture réciproque, d’une Alliance. L’évangélisation met en quelque sorte en oeuvre la théologie de la grâce qui vient tout saisir de notre humanité pour tout transfigurer dans le Christ. Tel est son caractère proprement sacramentel : elle est inséparable de l’engagement même du Christ quand il s’abaisse et se dépouille pour tout assumer de notre condition humaine. Sans doute serait-il utile que, dans nos communautés chrétiennes, nous puissions relire dans cette lumière-là , théologale et christologique, le travail ordinaire d’accueil et d’évangélisation que nous pratiquons si souvent, sans mesurer toujours sa profondeur spirituelle » (p. 11).

Nous serions alors dans le temps de la « rencontre » d’un monde que l’on croyait hostile mais que nous découvrons en attente¦ Mais il faudrait aussi que ce « travail ordinaire » renouvelle la théologie et donc la pratique de l’Eglise !

Le « combat » de l’Evangile, plusieurs fois noté par nos évêques, nécessite une stratégie, surtout quand on a repéré celle de tous les groupes les plus conservateurs de notre Eglise. On ne peut qu’être déçu par le manque de rigueur intellectuelle des courants conciliaires dont les difficultés des maisons d’édition catholiques sont le symptôme. Combien de bons prêtres n’ont plus ouvert un livre de théologie depuis leur ordination ? Combien de fidèles se contentent de la prédication dominicale ? La « rencontre », le « dialogue vrai » suppose une connaissance de la Tradition : ce document de travail le rappelle avec force ; telle est aussi notre conviction. Mais à la recherche de stratégie, les évêques préfèrent une « lecture organique » de toute notre existence à la lumière de la Révélation du Christ : « La visibilité de l’à‰glise passe par ce travail permanent d’initiation et d’éducation au mystère de Dieu. Il est indispensable que nos communautés aient conscience de l’importance de ce travail et qu’elles prennent les moyens de manifester cette importance, au moins de deux manières : en reliant résolument toutes les initiatives qui existent déjà dans ce domaine et en favorisant une compréhension organique de la Tradition chrétienne » (p. 33).

Ce « travail » d’une « compréhension organique », c’est-à -dire reliant les éléments qui concernent la foi, l’Eglise et le monde, nous l’appelons stratégie : la visibilité de l’Eglise, conçue comme « sacrement », passe en effet par des « communautés particulières » (p. 40) et la mission « ne s’improvise pas » (p. 41) ! Peut-être, se demandent nos pasteurs, «  faut-il être plus exigeant : plus l’Eglise est perçue à travers des images réductrices, plus il nous est demandé de manifester visiblement que nous lui sommes intimement liés, de l’intérieur de notre existence, de notre liberté, de notre conscience, de notre coeur. L’identité sacramentelle de l’Eglise passe par cette solidarité que nous avons à pratiquer entre nous. » (p. 29). Mais cette solidarité n’implique-t-elle pas une organisation concrète et radicalement nouvelle comme l’invention des « services » par la communauté primitive le montre ? Il ne s’agit certes pas de se prendre pour « l’âme du monde » (p. 29), mais de réfléchir sur les moyens à prendre pour que l’Eglise ne soit pas vue comme «  un club ou une association réservée à une élite, mais comme intimement liée à la totalité du monde, parce que, par elle, Dieu veut sauver et réunir tous les hommes dans son royaume » (Id.) ! Un beau programme qui vaut bien que nous réfléchissions ensemble sur la stratégie qui incarnera cette sacramentalité de notre Eglise en chemin, à la rencontre de ceux et celles qui cherchent un monde plus humain, à la suite du Christ venu nous rencontrer. C’est ainsi que nous poursuivrons l’incarnation de Dieu dans la chair du monde. Le rapport Dagens nous offre une ébauche prometteuse. Reste à discerner concrètement les choix stratégiques impliqués¦

Pour commencer à réfléchir dans cette direction, nous renvoyons nos lecteurs à Golias Hebdo n°84 : « S’affranchir par fidélité à l’évangile ».

Golias

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Tout bon stratège évalue, vérifie.

Puis vite il planifie ce qu’il va faire,

Car il n’est plus temps de pérorer à l’envi

Sur la beauté de ses qualités identitaires

Quand chacun lui crie : Il est urgent

Que tu sortes de ta tour d’ivoire :

Il y a, en bas, le monde qui t’attend

Et il est temps d’aller y voir !

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Il est certain que cela peu paraître un texte plein d’espoir pour les catholiques romains.

Malheureusement, jour après jour, on s’aperçoit que, dans la pratique, Rome va à ’opposé. Le Vatican s’installe dans une vue radicale et rétrograde d’un catholicisme traditionnaliste et monarchiste.

Je sais ce qu’on va répondre à ces pauvres fidèles, Noà« l approchant : "N’ayez peur...... mais taisez-vous quand même et obéissez : l’Eglise n’est pas une démocratie ..... et puis, n’oubliez pas d’ouvrir vos porte-monnaie !".

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Bonjour,
J’ai beaucoup de difficulté à comprendre les analyses des Evêques et les vôtres, lesquelles, tout en étant pertinentes reposent, à mon avis, sur une vision erronée de notre religion.
En effet, il est manifeste que l’on discute sur une interprétation du message divin dévoyée de son sens depuis Nicée. Or, si les donnés du problème sont fausses comment voulez-vous trouver la bonne solution.

Pour faire court : le message divin est la loi imprescriptible, pour les chrétiens ; c’est le Christ qui nous a transmis ce message, or, que nous dit-il ?
Réponse de Jésus donnée à une question posée par un pharisien qui voulait le mettre dans l’embarras :
"Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ?"
Jésus lui dit : "tu aimeras le Seigneur ton dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit : voila le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. . .
Pourquoi sommes-nous certains qu’il s’agit là du message divin ? Parce que c’est le Christ lui-même qui l’atteste, qui l’authentifie, lorsqu’il ajoute : à ces deux commandements se rattache toute la loi..."
Donc, il ne peut pas y avoir de confusion sur l’interprétation du message divin, car il forme un bloc monolithique et son sens est clair comme du cristal, il exige : que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, que toutes les lois lui soit soumises. Donc, ce texte gouverne toute les règles, toutes les lois (tous les versets, tous les livres religieux, toutes nos pensées, etc.) ; il impose une lecture verticale de nos lois, ce que font les juifs pour leurs règles, (cette règle majeure étant le sommet de la pyramide, au dessous, subordonné, nous trouvons le Décalogue, puis les autres versets de nos livres saints, etc.), alors qu’à l’heure actuelle nous faisons une lecture horizontale.
Si nous l’observons à la manière indiquée par le Christ, le sens de la loi chrétienne devient lumineux, voyons cela : puisque je souhaite profondément être traité avec "amour et justice", "vivre libre", "je dois" donc, obligatoirement, traiter mes prochains avec amour, justice, et faire en sorte qu’ils vivent dans un "véritable" climat de liberté. Par ailleurs, Dieu nous ayant institué "responsables" le seul moyen d’être totalement responsable c’est d’avoir le choix, donc nous avons l’obligation de faire en sorte que l’ensemble des êtres humains vivent dans une institution politique qui respecte intégralement leur liberté de choix, sous réserve qu’ils ne soient pas nocifs indument envers leurs prochains.
Il est clair : que les mots "amour et justice" sont indissociables, comme le sont les mots droits et devoirs ; qu’il ne faut jamais parler de l’amour seul, jamais parler de l’amour du prochain sans se référer à la justice, comme il ne faut jamais parler des droits de l’homme sans parler des devoirs de l’homme. Or, à l’heure actuelle, l’enseignement qui nous est prodigué ne va pas dans ce sens, car, si l’appel à notre amour est lié à la bonté, l’altruisme, ce qui est bien, il est tout autant (héritage de Nicée) lié à la résignation, à la soumission, devant les puissants.

Ce fait est flagrant lorsque, au-delà des mots, l’on fait le bilan des agissements de l’Eglise. En effet, il est évident qu’elle ne fait pas ce qu’il faut pour combattre les dirigeants, responsables des injustices criantes, des masses d’iniquités révoltantes qui submergent le peuple de toutes parts. Alors, qu’il est manifeste que ces faits sont engendrés ou permis, par les personnes qui détiennent le pouvoir, lesquels ne donnent pas aux faibles, aux citoyens du commun : de véritables moyens d’obtenir justice lorsqu’ils sont agressés, persécutés, exploités ; la possibilité de voter pour ou contre une décision politique qui engage gravement leur avenir ; la possibilité d’obtenir des renseignements fiables, impartiaux, par le biais des omniprésents médias, etc. On brandit l’amour, mais on a oublié d’exiger fermement la justice, on a oublié de faire une critique sévère et implacable : des exploiteurs, des abus des puissants, des moyens d’exploitation sournois, hypocrites, qu’ils utilisent, avec le soutien de lois faites sur mesure, pour conditionner, maitriser, l’individu normal. On se satisfait d’émettre des protestations molles, inefficaces, théoriques, de façade.

Aussi, en ai-je conclu que le développement de la religion chrétienne ne repose pas sur une quelconque stratégie, mais tout simplement sur le respect de la parole de son fondateur, le Christ, qui demande que nous pratiquions l’amour, mais aussi, simultanément, au même niveau, la justice. Car, aujourd’hui, pour croire, les citoyens exigent, justement, de vivre dans une société qui leur octroie : amour, justice (dans le cadre d’une liberté qui exclu la liberté d’exploiter, de dominer, par la force), d’être soutenu par une religion puissante, efficace, qui, étant d’origine surnaturelle, n’a aucun intérêt terrestre qui la contamine, qui dévoie son impartialité.
Cordialement
P. Rossi

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Qu’est-ce que l’Eglise ?

C’est remarquable, je trouve que j’ai affaire aux mêmes problématiques, sur le fond, dans les milieux militants complètement déchristianisés (enfin qu’y disent, c’est plus complexe...) o๠je baigne, et dans le débat chrétien.

L’Eglise est-elle, a-t’elle vocation à être, un corps défini, ou bien une représentation mathématique de l’état social présent ?

Pour moi nous ne pouvons tout de même pas faire l’impasse sur le choix et la décision. Il ne s’agit pas pour nous de simplement "représenter". Et je n’aurais pas non plus envie d’utiliser la posture militante de "protéger" des choix que je sais assez radicaux et pas tradis du tout derrière une estimation des changements sociaux. Se pose ici la question du Monde - je crois que nous ne devons pas abandonner justement aux tradis la précieuse faculté de nous dresser contre. C’est là encore l’enseignement du Christ

Plume

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