Parution : 21 mai 2013
Naturel

Il devient le slogan de notre société : « Soyez naturel ! », entendons-nous toujours. Or ce peut être la voie d’un véritable ensauvagement. En effet, tout l’effort de la culture a été d’arracher l’homme à la sphère de sa nature animale, pour lui faire admettre la répression volontaire de ses instincts. Comme disait Freud, là où est le Ça, faire advenir le Moi, au nom du Surmoi, ou Idéal du moi. Pour Jung l’instance est la Persona, ou masque que nous portons sur notre figure, et qui peut bien faire de nous des hypocrites au sens grec du mot, des acteurs dans la comédie sociale, mais qui est indispensable pour que la vie en commun soit vivable. Voyez là-dessus mon article Masque (Golias Hebdo, n°175).

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J’ai pensé à tout cela en revoyant l’autre jour sur Arte le film de Laurent Cantet, Entre les murs, qui a obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes 2008. Dans cette classe de quatrième d’un collège ordinaire, plus personne ne porte le masque, ni le professeur celui du professeur, ni l’élève celui de l’élève. Le résultat est catastrophique. Le rôle du professeur est de se situer à distance des élèves, de leur apprendre un savoir qu’ils n’ont pas, rien de plus. Or celui que nous voyons dans le film fait passer la transmission du savoir bien après le « copinage » : il essaie de pénétrer dans leur intimité en leur proposant de raconter leur vie, ce qui est en fait à la fois violent et violant. D’ailleurs une élève lui fait bien remarquer qu’il empiète sur son rôle, en faisant intrusion dans ce qui n’appartient qu’à eux.
Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’à une telle agression professorale réponde celle, systématisée, des élèves. Comme dit le proverbe latin, Familiaritas odium parit, la familiarité engendre la haine. Et d’ailleurs ce professeur démagogue finit dans l’état de l’arroseur arrosé, ou du pompier pyromane, puisqu’il accuse un de ses élèves de le tutoyer, alors que lui-même les tutoie. Ce grief est incohérent. Pourquoi ne pas revenir au traditionnel vouvoiement, qui était plus respectueux de l’élève et de sa personnalité ?
Télérama admire la « santé  » des élèves, qui selon lui compense leur inculture (sic), et l’énergie, « ce sur quoi le film s’appuie pour croire que rien n’est perdu  » (01/05/13, p.105). Je pense exactement le contraire, et que si au nom du « naturel » l’on ne remet pas les masques nécessaires au bon fonctionnement social, tout est perdu.

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Naturel 23 mai 2013 11:54, par Deroëc

" si au nom du « naturel » l’on ne remet pas les masques nécessaires au bon fonctionnement social, tout est perdu."
Votre conclusion me laisse pantois, ou plus précisément l’emploi du terme "masques". J’ai demandé à Françoise quel était le public concerné. Je suppose qu’elle n’a pas vu le message ou qu’elle n’a pas eu le temps de me répondre. Une chose est sûre : à partir du moment où les écoliers et les collégiens ont su que l’instituteur et le prof que j’ai été les aimait tels qu’ils étaient, je n’ai jamais mis de masque ni éprouvé le besoin d’en mettre un pas plus que, en fin de carrière, face à des étudiants en IUFM. C’est vrai que pour ces derniers le verbe aimer n’est plus approprié, alors remplaçons-le par considérer.
Amicalement

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Naturel 22 mai 2013 09:35, par Françoise

Vaste question, Michel.
Je m’entretenais l’autre jour avec une collègue qui tutoie tous ses élèves et se comporte plus comme une sorte de relais maternel que comme une enseignante.
Et qui se plaignait de l’irrespect et du comportement des élèves tant vis à vis d’elle que du travail. Mais comme je lui ai dit, il y a confusion des rôles.
Nous ne sommes pas les parents, nous sommes les enseignants. La distance doit être marquée avec les enfants, les ados comme la façon de transmettre un savoir ou de gérer une situation.
Nous faisons déjà face à des directions qui ont souhaité détruire notre légitimité et notre autorité en nous transformant en putching ball sur lequel parents comme hiérarchie peuvent taper à leur guise s’il y a un problème. Pourquoi certains enseignants rajoutent encore plus une couche de difficulté supplémentaire en ne tenant plus la distance nécessaire entre eux et les élèves et en jouant sur le copinage (sachant pourtant que ce dernier ne permettra pas plus aux élèves d’apprendre ni se mettre au travail) ? Je pense que ça vient d’une peur de déplaire. Pas seulement aux enfants mais aussi aux parents. L’image d’une proximité de l’enseignant avec l’élève veut faire oublier de vieilles images d’Epinal où forcément l’enseignant était toujours célibataire, aigri, physiquement laid, sadique, méprisant envers l’enfant. Le corps enseignant a voulu je pense dès les années 70-80, sortir de cette image média ultra réductrice en collant à une image de relais parental doux et compréhensif jusqu’à ne plus imposer une quelconque autorité. La disparition de l’estrade a aussi participé à cette destitution du professeur. Rajoutez à cela la précarisation ces quinze dernières années de la profession que ce soit dans le privé comme le public, et vous avez le schéma parfait pour que tout parte en quenouille.

Peut-être aussi faut-il voir aussi la disparition des cours pédagogiques dans toutes les formations professorales. Il me semble qu’on est aujourd’hui tellement dans être au service perpétuel de l’enfant (client roi devant lequel doit s’aplatir l’enseignant) qu’aujourd’hui la moindre obligation de comportement, de tenue, de langage, d’attention, d’effort demandé à l’élève, devient un affront insupportable.
Je crois que nous sommes aujourd’hui minoritaires à vouvoyer nos élèves, à confisquer les portables, à donner des devoirs supplémentaires, à imposer des règles et un programme stricts. Et même quand nous tenons le choc face à des collègues souvent critiques de ces méthodes jugées d’un autre âge, tout ce qui est construit et stable dans notre pédagogie est potentiellement déconstruit par nos directions au gré de leurs envies.

Un exemple symptomatique que je vis depuis quelques mois avec mes collègues.
Nous avions encore des salles spécifiques d’examens avec des sessions précises d’examen et de surveillance.
Depuis septembre dernier, on nous impose de faire passer les examens dans nos classes, trop petites pour séparer les élèves et leur faire passer les épreuves dans de bonnes conditions, semblables à celles du baccalauréat. Du coup, c’est le bazar. Surcroît de disciplinaire à faire. Les élèves tentent de parler, de s’échanger des infos, ne font pas d’effort, se pensant en presque récréation puisqu’il n’y a pas de cours à prendre en note ou à écouter...
Cette décision a été prise pour faire des économies et moins nous payer en tant que profs, moins avoir de tracas organisationnel pour la direction qui doit réserver des salles, préparer et gérer la surveillance et nous répartir nous profs sur différents horaires.
Rien n’a été pensé au plan pédagogique et qualité de préparation au bac pour les élèves. Juste au plan comptable et financier.
J’ai bien peur que cette situation pénalise les élèves qui vont passer le bac dans quelques jours. Ca me peine beaucoup pour l’avenir des jeunes et c’est pour nous un surcroît de travail bien entendu non payé. Et qui ne permet pas aux élèves de pouvoir préparer décemment les épreuves. Bien sûr, la faute retombera sur nous profs s’il y a baisse du pourcentage de réussite au bac. Il n’y aura jamais remise en question des agissements ni ministériels ni des directions d’établissement.

Et le pire, c’est qu’on observe ce genre de catastrophe aussi dans d’autres secteurs publics. Et fortement sur le secteur santé. Les dernières manifs des infirmières montraient bien comment les motivations comptables des directions hospitalières et cliniques ne permettent plus d’assurer la pratique d’un métier de façon correcte, notamment auprès des patients. Nous rencontrons à notre niveau de professeur,s exactement le même problème mais sous des aspects différents.

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