Parution : 4 juin 2013
Hannah Arendt ou « la banalité du mal » : La penseuse des chaos du monde à l’écran

Cinquante ans après la publication de son livre « Eichmann à Jérusalem - Essai sur la banalité du mal », la philosophe Hannah Arendt revient au cœur de notre actualité à la faveur d’un film récent qui lui est consacré.

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William Shakespeare présente volontiers les péripéties passées et présentes comme « une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur ». Et parfois dominée par l’intensité du mal singulièrement poignante et révoltante. C’est alors peut-être qu’il faut se poser la question philosophique (et sans doute théologique) de la nature et des raisons du mal, de son importance, et des ravages qu’il cause. Une question à laquelle il n’est sans doute guère facile de répondre, mais dont l’importance nous paraît pourtant cruciale. Une question qui tarauda Hannah Arendt tout au long de sa vie, jusqu’à sa mort prématurée en 1975.

Un film maladroit, mais très intéressant, sorti il y a peu sur nos écrans, aborde de façon directe l’épisode du procès d’Adolf Eichmann et la conclusion qu’en tira la philosophe frappée par la « banalité du mal ». En soi, le risque n’est pas mince de minimiser la perversité et le sadisme des nazis, de diminuer leur responsabilité en se laissant prendre à des artifices.

Pourtant, de façon plus générale, une question essentielle est posée, celle des limites de l’obéissance. Un principe formel de sujétion qui peut conduire au mal, à la barbarie, à la monstruosité. Et cela fait aussi réfléchir à la façon dont l’Eglise catholique aborde la question de l’obéissance. Avec un cortège de névroses et de souffrances qu’un Drewermann a su mettre en lumière avec une cruelle sagacité. Personne n’a hélas l’apanage des conduites destructrices et auto-destructrices.

Début mai, des Supérieures religieuses féminines se sont retrouvées à Rome pour des journées de prière et de réflexion (cf. Golias Hebdo n° 288). Le cardinal brésilien João Braz de Aviz, responsable du dicastère pontifical les concernant, est intervenu. Insistant sur le vrai sens de l’obéissance : « Nous vivons une période qui rend nécessaire de revoir certaines choses. » Ainsi, « notre vision de l’obéissance et de l’autorité doit être renouvelée  : une autorité qui commande tue, et une obéissance qui devient une copie de ce que dit l’autre, infantilise ». Hélas sur ordre du pape, il a été contraint de se raviser et de s’aligner sur la ligne intransigeante de l’archevêque Gerhardt Müller, le préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. L’obéissance, on vous l’a dit.

Découvrez l’ensemble de notre dossier dans Golias Hebdo n° 291

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La banalité du film 17 juin 2013 18:24, par Berjac

Pour en revenir au film, je le trouve assez insipide car en face d’Hannah Arendt qui argumente, il y a des gens qui se scandalisent, mais aucune objection construite. Du coup, ses idées qu’on nous présente comme ayant créé la polémique, semblent sans épaisseur.

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La controverse qui marque la sortie d’« Eichmann à Jérusalem » est d’une extrême violence pour deux raisons : la première est, qu’effectivement, elle fait du mal un acte banal, la seconde est qu’elle incrimine très directement les conseils juifs (Judenräte) et le rôle qu’ils ont tenu dans la facilitation de l’application de la solution finale.
C’est d’ailleurs ce second point qui va concentrer toutes les critiques dans un premier temps, la communauté juive américaine craignant qu’Arendt fasse porter la culpabilité de la shoa au peuple juif. Ce qui était totalement erroné, mais la discussion était prématurée car ce livre paraissait moins de vingt ans après les faits.
Dans une correspondance qu’elle adresse à Gershom Scholem, le 24 juillet 1963, Arendt précise d’ailleurs qu’elle considère simplement que s’il n’y avait pas de possibilité de résistance, il y avait au moins la possibilité de ne rien faire. A quoi Scholem réplique en disant que oui, il y a eu des conseils juifs et oui, il y a eu des faiblesses, mais l’insistance d’Arendt à ce sujet (11 pages sur les 300 du livre) prend à son sens, des résonnances malveillantes et désinvoltes. Ce pourquoi il l’accuse alors de ne pas « aimer » le peuple juif.
La réponse d’Arendt est très forte alors puisqu’elle affirme n’aimer aucun peuple, aucune collectivité, mais aimer ses amis, sa famille et croire en l’amour des personnes.
Ces conseils juifs que l’on reproche à Arendt de mettre sur la table ont pourtant été dénoncés par d’autres avant elle, comme Poliakov dans son « bréviaire de la haine », en 1951, ou encore Elberg. Or ni eux, ni aucun autre n’a jamais fait l’objet d’une telle attaque. Ceci parce que la conclusion à l’emporte pièce de Arendt, consistant à dire « La vérité est que si les juifs avaient été inorganisés et sans dirigeants, il y aurait eu, certes, le chaos et des souffrances mais le chiffre total des victimes n’aurait pas atteint celui des 4 millions et demi ou 6 millions ». Or, cette conclusion était fausse tout simplement parce que les Judenräte n’ont existé qu’en Pologne et dans les Pays-Baltes, mais encore parce que l’on sait qu’en Russie, où disparaissent les quatre cinquième des juifs, il n’a jamais existé de tels conseils.
La prudence de l’historien n’ayant pas été appliquée ici, Hannah Arendt a donc fait l’objet d’une critique sans concession. Pour autant, son questionnement sur l’attitude des conseils, là où ils avaient existé, demeurait fondé. Son erreur aura été de tirer des conclusions définitives d’une analyse partielle.
La réplique que constituent le film et les interviews de Lanzmann sont donc, de ce point de vue très recevables, mais la critique relève aussi, malgré tout, l’indulgence et la fascination – en tout cas apparentes – de Lanzmann pour le dernier des injustes. A quoi on peut ajouter que les « injustes » survivants ont été mis au ban de leur communauté dès que les faits ont été connus.

Reste la banalité du mal. Là encore, Arendt est critiquée violemment et le demeure, son analyse du caractère d’Eichmann n’étant pas satisfaisante.
En fait, Arendt a déjà évolué dans son analyse puisque dans « Les origines du totalitarisme » (1940) elle parle, se référant au nazisme et surtout aux camps d’extermination, de l’existence d’un mal radical. Or, dans « Eichmann à Jérusalem » son opinion s’infléchit et elle se met alors à considérer que le mal est seulement extrême, ne possédant ni profondeur, ni dimension démoniaque. « Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. Seul le bien est profond et radical ». Et c’est parce qu’il n’a pas de racine que le mal extrême est plus dangereux que le mal radical. En effet, on peut arracher ou tuer une racine.
Banaliser le mal bouleversait donc tous les codes moraux, juridiques, politique et sapait même mes fondements de toutes ces institutions et de toute la pensée.
Et cette théorie, Arendt l’élabore parce qu’elle va aller plus loin que tout le monde et tenter de comprendre le plus profondément possible Eichmann. Tout le monde attend de cet homme qu’il soit un démon, elle en fait un homme. Un homme trop simple, mais un homme. C’est à ce moment qu’elle commence à élaborer la théorie selon laquelle l’absence de pensée d’Eichmann est ce qui le caractérise le plus partant, en quoi la capacité de distinguer le bien du mal est-elle liée au pouvoir de penser et dans quelle mesure la pensée est-elle requise pour forger les critères nécessaires au jugement ?
Les contradicteurs d’Arendt lui opposent le fait qu’Eichmann n’est pas un homme ordinaire, surtout si l’on se réfère à sa place dans la hiérarchie nazie. En outre, on lui oppose la folie nazie à l’absence de folie qu’elle y voit. Podhoretz, notamment, s’entretient longuement à ce sujet avec elle sans qu’ils parviennent à se mettre d’accord sur un point : Podhoretz admet avec Arendt que les nazis ne sont pas fous, mais ajoute invariablement que sur la question juive, ces nazis étaient fous. Ce que réfute Arendt.
Jean Daniel, rédacteur en chef du Nouvel Observateur lors de la parution en France du livre d’Arendt, dont le journal titra de manière provocatrice « Hannah Arendt est-elle nazie ? » remarque lui-même qu’en 1966 encore « le grand débat c’était de conserver au nazisme son caractère de mal absolu. On s’était habitués à identifier le mal. Et tout d’un coup le fait d’avoir à le nuancer… on n’est pas théoriques. On n’a pas envie d’être objectifs et d’examiner ».
Alors certes, Arendt décrit Eichmann comme médiocre, ce qu’il n’était certainement pas. Mais elle écrit à la fin de son ouvrage « la question posée à ceux qui ont participé et obéi aux ordres ne devrait jamais être « pourquoi avez-vous obéi », mais « pourquoi avez-vous donné votre soutien ». Quelques lignes plus haut, elle écrit qu’obéissance et soutien en politique, sont une même chose. Ce qui est l’affirmation que tout individu est responsable, même s’il obéit car le soutien prouve la responsabilité, prouve l’intervention personnelle de l’individu. Ce qui disculpe Arendt de l’accusation d’avoir voulu minimiser la responsabilité d’Eichmann.

Hannah Arendt en historienne, Peter Weiss en dramaturge, posent les mêmes questions que bien des guerres ethniques nous posent encore aujourd’hui :
- Jusqu’où va la soumission à l’autorité dans un système donné ?
- Qu’est ce qui fait agir aussi terriblement sur son semblable ?
- Que cache « l’amnésie » récurrente face à des actes commis et reconnus ?
Et ainsi vingt ans après la chute de Berlin, dans le plus grand théâtre de la ville, la Volksbüne, on jouait une pièce de Peter Weiss « Enquête sur Auschwitz » (L’instruction), qui faisait écho à Arendt
« Chaque dactylo, chaque télégraphiste entre les mains de qui passaient les ordres de déportation, était au courant. Chaque homme placé à l’un des milliers de postes administratifs dont dépendait la solution finale, savait de quoi il retournait. Chaque conducteur de train, chaque aiguilleur, chaque employé de chemin de fer, qui avait à s’occuper du chargement des hommes, était au courant. Et chacun, à sa place, savait exactement ce qui devait être fait pour le bon fonctionnement de l’ensemble ».

Un très grand merci aux modérateurs

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Je pense qu’Arendt voulait à l’époque du procès d’Eichman qu’il y ait une prise de conscience internationale de la responsabilité des individus dans les crimes et les abus de masse quels qu’ils soient pour qu’émerge dans toutes les sphères sociétales la nécessité d’une totale refonte idéologique, morale, structurelle de notre approche du monde, de l’argent, de l’autre, du pouvoir.
Cette prise de conscience ne s’est faite que partiellement et plus au sein de la société civile que sur les instances de pouvoir, qui elles n’ont pas changé fondamentalement. Que ce soit au plan politique, économique, financier, religieux, industriel, médiatique. Pourtant chez nous en France, le Conseil National de la Résistance avait mis en place un programme qui justement demandait un véritable changement dans toutes les instances de pouvoir. Mais cela a été vite balayé et encore plus ces dernières année. S’est donc opéré une séparation entre une société civile qui peu à peu s’est sortie de l’emprise autoritaire des centres de pouvoir par l’éducation, l’accès à l’information, le syndicalisme, l’adhésion à des ONG, la signature de pétitions et toutes les instances de pouvoir qui ont continué à fonctionner comme avant. Avec le même cynisme, les mêmes procédés mortifères, le même déni, la même inconscience, la même volonté d’écrasement.
Et cela rejoint le divorce consommé entre notre Eglise catho romaine au plan clérical et institutionnel et nous croyants pratiquants.
Parce que nous croyants, nous avons évolué, nous sommes sortis d’une obéissance aveugle et de la soumission pour contester, rejeter ce qui nous paraît totalement indigne, méprisant, aliénant. Certains ayant subi des crimes atroces de la part de l’Eglise vont avoir le courage de dénoncer ce qui ne va pas et de faire juger les criminels en cause. Alors que notre institution continue de fonctionner sur le mode pyramidal autoritaire et violent d’autrefois, avec la loi du silence, les menaces, les pressions. Malgré la tentative de réforme de Vatican 2, il n’y a pas eu de volonté globale institutionnelle de changement clérical pour véritablement garder une cohésion entre l’institution et les croyants.

Une première révolte cléricale avait eu lieu avec les prêtres ouvriers puis avec les membres du clergé engagés dans la Théorie de la Libération. Mais tout a été réprimé violemment, à chaque protestation, ce fut excommunications, jugements autoritaires.
Aujourd’hui, les religieuses américaines qui protestent sont elles aussi malmenées bien qu’elles manifestent la nécessité de repenser le système clérical.
Et nous croyants progressistes sommes aussi malmenés puisque le clergé comme les plus intégristes des croyants voudraient que nous n’existions pas, que notre parole de protestation ne soit pas entendue médiatiquement. Simplement pour ne pas avoir à se remettre en question. Alors oui, le mal est finalement présent au-delà du seul nazisme et il touche tout le monde. Et il nous appartient à nous qui sommes conscients de cela, de manifester notre refus de l’immobilisme de nos institutions, qu’elles soient religieuses, financières, politiques, économiques, sociales. Parce que toutes ces instances sont hélas incapables de changer.

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