Parution : 30 août 2013
Islamisation : entre mythe et obsession
Par Golias

La religion musulmane constituerait une menace pour la France et l’Europe. Qui de nous n’a reçu les messages alarmistes qui veulent nous alerter, contre une élite bien-pensante et endormie, du danger de l’islam et de ses adeptes qui n’auraient de cesse de vouloir faire de nos terres chrétiennes un empire islamique ? Essayons d’y voir plus clair avec le sociologue Raphaël Liogier, professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence où il dirige l’Observatoire du religieux et auteur du livre « Le mythe de l’islamisation – essai sur une obsession collective », (éd. Le Seuil).

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Nul doute que pour beaucoup, la présence des musulmans pose problème. Peut-être devrions-nous préciser que leur visibilité semble à certains insupportable. Et les violences de Trappes en juillet dernier, suite au contrôle d’une femme voilée, ont renforcé ce sentiment que l’islam et la démocratie sont antinomiques. C’est pourtant cette perception qu’il convient d’interroger pour en vérifier la pertinence. Trop d’évidences en effet sont assénées sans argumentaire et sans qu’aucune vérification ne soit possible : le magistère médiatique a parlé et a montré, c’est donc une vérité indiscutable… qui ne peut convaincre que ceux et celles qui ont autant peur de la raison que de l’islam.

Il faut cependant raison garder, ce qui implique évidemment de ne pas nier la complexité des situations où la cohabitation est plus que difficile. Mais il n’est pas inutile de s’interroger sur les causes de ces difficultés. Les imputer à la seule foi en l’islam nous paraît déraisonnable, non seulement parce que les facteurs de violence sont nombreux mais plus encore parce que ce serait confondre l’islam avec l’islamisme. Comme si l’on imputait à tous les chrétiens les débordements de quelques extrémistes ! L’islam n’est pas plus conquérant que le christianisme ou le judaïsme, l’histoire le montre. La Bible n’est pas plus douce que le Coran. Pourquoi donc les musulmans modérés qui aiment la République et interprètent leur tradition avec modernité ont-ils si peu la parole ? L’interrogation vaut d’être posée. Certes, la démocratie ne peut être ni islamique ni chrétienne parce qu’elle résulte de la négociation pour un vivre ensemble. Elle ne peut être que laïque pour que toutes les composantes de la cité puissent s’exprimer et agir selon leurs convictions, dans le respect du bien commun. Or, ce qui se passe en Egypte ne peut qu’interroger autant les tenants d’une république islamique que ceux qui rêvent d’une république chrétienne. Un peuple à l’histoire prestigieuse refuse de se laisser asservir par ceux qui prétendent détenir la vérité de Dieu. Des musulmans ne veulent pas de l’islamisme. Ils sont aussi démocrates. Voilà un fait incontournable qui dément le diagnostic d’un choc des civilisations entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. La modernité, comme avènement de l’homme adulte, selon la définition de Kant, est plus forte que toutes les religions. C’est une bonne nouvelle qui devrait nous inciter à promouvoir un islam républicain. Les catholiques français, en se souvenant de leur histoire récente, peuvent sans doute être une aide précieuse pour accueillir les musulmans qui veulent pratiquer leur foi en harmonie avec leurs concitoyens.

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Au milieu du XIXè siècle, le problème de la délinquance enfantine devient une préoccupation pour l’Etat, mais aussi, et principalement pour les sociétés philanthropiques. La loi, en 1850, organise le patronage et l’éducation des jeunes détenus, mais ouvre la voie au secteur privé, qui s’engouffre dans la brèche. En 1865, sur 63 colonies, 8 sont publiques et 55 privées. Pour tenter de remédier aux abus les plus spectaculaires, l’Etat publiera des instructions, comme celle de 1864, mais elles resteront sans effet. Les inspecteurs dépêchés dans les divers établissements n’ont en outre, aucun moyen réel d’action. Pour les directeurs ou les comité de direction de ces établissements, le projet éducatif est d’une simplicité évangélique : exploiter une main-d’œuvre gratuite et ce, sous le regard bienveillant d’une Eglise d’ailleurs fortement intéressée elle-même au profit de l’affaire et d’un Etat à peu près irresponsable.

« Dans tous les établissements prévaut une discipline absolue, des occupations de chaque instant, une organisation hiérarchisée au sein des groupes et, sur les murs, le rappel que « ieu te voit ». Plus de famille donc mais le travail, la terre, la religion, trépied sur lequel s’appuient directeur et gardiens pour « régénérer » les enfants et les adolescents qui leur sont confiés. Et tant pis si la partie enseignement est sacrifiée : juste un peu de lecture et de calcul. A-t-on besoin de beaucoup plus pour devenir paysan ? « Améliorer l’homme par la terre et la terre par l’homme » promet la devise de Demetz : levés à 5 heures, toute la journée aux champs, 13 heures de travail par jour, ils peuvent l’améliorer la terre, les colons ! En échange de cette activité qu’ils n’ont pas choisie : l’isolement, les champs à l’infini, le labeur épuisant, les blessures des outils, le silence, le froid… » (Mireille Roques, 2010)

Ces bagnes pour enfants, « gavroches, prostitués, orphelins vomis par la balbutiante Révolution industrielle. Les petits morveux rapinent les bourgeoises dans les venelles tandis que les morveuses tapinent le bourgeois » s’ouvrent dans les campagnes, dans les îles, dans les colonies, dans tout lieu difficile d’accès, d’où l’on ne s’échappe pas.

En février 1861, soixante mineurs sortent de la Roquette pour être dirigés vers l’Ile du Levant, en Méditerranée, où le bagne privé ouvert l’année précédente par Henri de Pourtalès, fils du comte James-Alexandre de Pourtalès-Gorgier, natif de Neuchâtel et père du ministre de Prusse à Paris, résidant en Suisse. 10 % des internés sont morts ans ce bagne, dont quatre enfants de moins de dix ans. Les conditions de vie sont extrêmement simples : malnutrition, sévices sexuels et maladie (Les enfants de l’île du Levant, Claude Gritti, Lattès 1999). On ne peut faire plus philanthrope.

De 1850 à la fin du XIXè siècle, chaque année, de 1000 à 3000 enfants condamnés sont ainsi envoyés dans les bagnes agricoles gérées par une administration peu contrôlée ou par des religieux qui mélangeaient doctrine divine (récompense, espérance, épreuve et punition) avec disciplines strictes. Fortes de leur impunité et de leur isolement, ces colonies se sont transformées en bagne. A Belle-Ile en Mer, on forme des matelots, dans des conditions aussi humaines.

Le but : rééduquer les enfants et les initier au travail,principalement agricole, le mythe du travail de la terre comme source d’élévation de l’individu ayant atteint son paroxysme dans l’imaginaire national. Ces maisons ou colonies sont soit gérées par des administrations, soit par des congrégations religieuses - propriétaires de terres ne demandant que de la main d’œuvre pour être exploitées - dont la mission est de ramener la jeunesse à Dieu. C’est donc en parfaits altruistes que nos généreux philanthropes viennent au secours d’un Etat forcément démuni, face aux hordes de jeunes sauvageons qui grouillent sur le territoire.

Au nombre des sauvageons, cet exemple, cité par Marie Rouanet d’un garçon de 12 ans contre lequel le curé de Cintegabelle porte plainte. Le jeune homme "fume ostensiblement, ne retire pas sa casquette et tient des propos irrévérencieux au passage d’une procession". Coupable de "trouble à l’ordre public sur le parcours d’une procession et pendant l’exercice du culte", celui-ci est condamné à deux ans de maison de correction. Généreux prêtre. Si soucieux des droits de l’enfant.

Les enfants travaillent près de treize heures par jour, sauf le dimanche. Lever 6 heures. Un morceau de pain comme petit déjeuner. Ils ont le crâne rasé pour éviter les poux. La toilette n’existe pas. Ils sont ensuite affectés à des tâches agricoles (épierrages des champs, foin, ramassage des légumes) ou artisanalo-économiques (sandalerie, cordonnerie, charronnage, fromagerie). Interdiction de se parler. Repas à 13 heures, exclusivement du pain trempé dans un bouillon de légumes, le plus souvent secs, appelé « pitance ». Le soir, soupe. Pas de fruits frais, pas de viande, pas de poisson.
Les punitions sont très diverses. Régime au pain sec, piquet à genoux, manège (on fait tourner l’enfant pendant une journée dans la cour), cachot, coups nombreux, voire systématiques, même s’ils sont interdits. Les coups de ceinture et de trousseau de clefs pleuvent, les sévices sexuels sont très répandus. Le taux de mortalité est très élevé. Les maladies pulmonaires et la dysenterie déciment ces enfants privés de tout (Les enfants du Bagne, Marie Rouanet, Payot, 2000)
« Ils défilent dans les villages ou sur les îles, au pas militaire, en treillis, crâne rasé. On ne plaint pas les voleurs. Les insulaires et les villageois voient ainsi que l’ordre règne. A l’intérieur, on ne moufte pas, on dort sur des paillasses, on vit avec la peur, les poux et le sentiment d’abandon, on négocie une fellation pour un bout de fromage, on force l’enfant dans la profondeur du cachot ».
Sur l’île de la Réunion, un bagne a également vu des centaines d’enfants périr dans des conditions atroces. Celui de l’Ilet à Guillaume dans les hauts de Saint-Denis était géré par la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Coeur de Marie. Les enfants, victimes de racisme de chômage ou tout simplement de pauvreté, étaient facilement condamnés à plusieurs dizaines d’années de bagne pour des petits larcins comme des vols de fruits ou pour vagabondage.
Cette jeunesse dite délinquante effrayait les classes dirigeantes lesquelles, en pleine crise sucrière, ne voyaient pas où était le problème. La plupart de ces enfants ont construit des ponts, des canalisations ou des routes carrossables à flanc de falaises dans des conditions indignes. Aujourd’hui, le site est à l’abandon et le petit cimetière d’enfants qui s’y trouve est dans un état désastreux. Il n’y a pas de stèle. (Graine de Bagnard, de Pascale Moignoux, Ed. Azalées 2006). L’industrie du tourisme a la mémoire courte parfois.

Le scandale des bagnes pour enfants éclata en 1934, au lendemain de l’évasion collective des enfants du bagne de Belle-Ile, dans le Morbihan. Avant de manger sa soupe dans un silence absolu, un enfant avait osé mordre dans un morceau de fromage. Il fut immédiatement roué de coups par les surveillants. Une émeute et une évasion collective s’ensuivirent. Les gens de l’île et les touristes, alléchés par une prime de 20 francs par tête d’enfant, aidèrent les autorités à les chercher. Les 56 enfants « mutins » furent tous retrouvés.
« C’est la meute des honnêtes gens qui fait la chasse à l’enfant » écrit Jacques Prévert. Les journalistes s’emparent de l’affaire. Le grand public ouvre les yeux.
Il faut attendre 1946 pour que les bagnes soient réformés. Certaines structures et le personnel resteront en place quelques dizaines d’années mais dans des conditions d’hygiène et de discipline sensiblement améliorées. Le bagne de Belle-Ile ne ferme ses portes qu’en 1977.
On le sait, l’Administration adore la paperasse, les notes, les archives, les chiffres et les lettres. Or, il n’existe que très peu d’informations concernant les bagnes pour enfants.

En 1937, Jacques Prévert a écrit un scénario basé sur l’histoire de ces enfants de Belle-Île et en 1947 Marcel Carné en a partiellement tourné un film jamais achevé intitulé « La fleur de l’âge ». La brochette des acteurs laissait supposer une chouette toile. Il n’a jamais vu le jour. La censure, des producteurs aux abonnés absents et le mauvais temps ont eu raison de sa détermination. Ensuite, la bobine de 28 minutes contenant les premières séquences s’est volatilisée. Le film devait être joué avec Serge Reggiani, Arletty, Paul Meurisse, Martine Carole et Anouk Aimée à leurs débuts.
Le film de cette mauvaise conscience oubliée a disparu. Tout comme les témoignages de ces enfants maltraités. (blog de Damien Personnaz)

Dans certains cachots, on peut lire encore des graffitis gribouillés : « Vive Dieu. Vive qui vaincra Dieu. Ne meurs pas. »

A voir et à écouter :

Carnet de naufrage : histoire d’un film disparu : http://youtu.be/Jh_hCFn03Fo

La chasse aux enfants : http://youtu.be/upyoX-MRsNk ou encore http://claudetison.wordpress.com/2007/08/09/la-colonie-penitentiaire-pour-enfants-belle-ile-en-mer/

Pardonnez la longueur.

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Islamisation : entre mythe et obsession 1er septembre 2013 09:48, par Hervé

" Pourquoi donc les musulmans modérés qui aiment la République et interprètent leur tradition avec modernité ont-ils si peu la parole ? L’interrogation vaut d’être posée"

La question est très intéressante, mais votre article n’y répond pas beaucoup. Si ces musulmans modérés pouvaient se fédérer et apparaitre comme une force réelle voulant prendre la parole, ce serait de nature à réduire les peurs et l’obsession que vous soulevez.

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Islamisation : entre mythe et obsession 31 août 2013 23:06, par Françoise

On peut aussi s’interroger sur le fait que la plupart des croyants modérés de toutes les religions présentes en France ont été très peu sollicités par les médias.
Par contre il y a eu surenchère d’images et d’articles sur les mouvances intégristes. Pour faire peur, pour soumettre, pour communautariser aussi et pour faire vendre plus de journaux. La violence, l’intolérance, les excès passionnent plus que l’ouverture aux autres, les rapports cordiaux. Le sensationnalisme qui prévaut dans les médias préfère donc faire des articles sur les intégristes de toutes obédiences. Et du coup, le reste des croyants disparait médiatiquement. Donc semble disparaître totalement du paysage existentiel. Aujourd’hui, la plupart des gens sont persuadés que tous les croyants de toutes les religions ne peuvent être qu’intégristes. Ce qui est assez dingue quand on y pense.

On l’a encore remarqué avec les manifs anti-mariage puisque ceux dont les médias ont parlé étaient essentiellement des catholiques intégristes. Ils ont très peu sollicité les catholiques non intégristes.
De même lorsqu’il y a quelques années, on parlait beaucoup du conflit au Proche Orient, c’est généralement aux groupes intégristes juifs et musulmans français que les médias posaient des questions, pas aux associations et communautés libérales qui travaillent à la paix et sont des croyants modérés.
De la même façon, dès lors qu’on aborde la question de l’islam, les médias parlent uniquement de pratiques extrémistes religieuses sans jamais parler d’une pratique modérée. Non que cette pratique soit inexistante, elle est en réalité majoritaire comme dans toutes les religions. Mais parce qu’un citoyen musulman modéré n’intéresse pas médiatiquement.

Il faut donc se rendre sur des sites internet associatifs ou religieux progressistes pour voir qu’il y a en réalité une foultitude de croyants modérés qu’ils soient musulmans, juifs, protestants, catholiques mais qui n’ont pas droit à la parole sur les médias nationaux.

Ce blocage médiatique fait le jeu de l’extrême droite mais aussi des partis de droite dure, qui peuvent donc diaboliser à loisir l’islam dans son ensemble sans qu’il y ait de contrepoids médiatique pour les contredire. Et la volonté de toujours porter articles et vidéos sur des groupes intégristes religieux de quelque obédience se réclament-ils n’aide pas non plus.

La plupart des médias sont dans la négation de leur influence dans la montée de l’extrême droite et la montée des intégrismes religieux.
Pourtant, ils y contribuent énormément depuis une bonne trentaine d’années.

Reçoivent-ils ces directives en partie des politiques via la fondation Le Siècle, fondation lobbyiste médiatique on ne peut plus réactionnaire et limite facho ?
C’est souvent la question que je me pose.
Je pense aussi que les partis politiques ont tous (de gauche comme de droite) un gros souci vis à vis de l’islam et la culture islamique, principalement parce que le contentieux colonial (lié en partie à la guerre d’Algérie) n’a toujours pas été digéré ni dépassé. Il faudra du temps pour que les choses s’évacuent et qu’enfin nos politiques sortent de ces non-dits, de ces attitudes néo-coloniales qui ne font qu’entériner un statut de sous-citoyens aux personnes issues de l’immigration maghrébine de confession musulmane sans vouloir vraiment que cela change.

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Islamisation : entre mythe et obsession 31 août 2013 08:49, par Nathalie

A partir de quelle date ? dès 100 par exemple ? Depuis l’An Mil ? A partir seulement des Croisades ? De 1492 ?

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Islamisation : entre mythe et obsession 30 août 2013 22:24, par Hervé

Si le développement de l’Islam en Europe suscite des inquiétudes, ce n’est pas principalement à cause des modifications qu’apporte à notre environnement cette religion ou à la qualité des relations existant globalement en France entre chrétiens, athées et musulmans et juifs. C’est je crois à cause des images qui nous viennent des différents pays où l’Islam domine aujourd’hui et qui font peur.

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Islamisation : entre mythe et obsession 30 août 2013 18:03, par Exocet

Des débordements imputables à des extrémistes chrétiens ? Vous pouvez donner des exemples ?

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