Parution : 8 septembre 2013
Frustration

Elle est a priori connotée négativement, et personne semble-t-il ne voudrait l’éprouver. Pourtant un minimum de réflexion montre qu’elle est nécessaire, d’une part pour que se solidifie la personnalité, et de l’autre pour que la société fonctionne harmonieusement, sans frictions. Freud a bien montré que l’individu qui reste sous l’emprise du monde pulsionnel, qu’il appelle le Ça, n’a aucune cohérence intérieure, et se livre sans réfléchir, instinctivement, au moindre de ses désirs, avec toutes les conséquences dommageables que cela peut entraîner, pour lui et pour les autres. Il faut donc que s’élève une barrière qui réprime le Ça, que Freud a appelé le Surmoi. Cette instance répressive est transmise par la Société, via ses représentants que sont d’abord les parents, puis les éducateurs de toute sorte. Ainsi, grâce à l’intégration du Surmoi, peut s’établir un Moi solide. « Là ou est le Ça, disait Freud, doit advenir le Moi ». Ainsi dans le conte des Trois petits cochons, le troisième, qui, à la différence de ses deux frères, s’est imposé des frustrations en travaillant à une maison solide, n’a pas été dévoré par le loup, métaphore des pulsions immédiates.

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C’est précisément cette intégration nécessaire des frustrations qui manque cruellement aujourd’hui. Déjà l’enfant, ce « pervers polymorphe » selon l’expression de Freud, très souvent ne reçoit plus de ses parents, eux-mêmes carencés en la matière, notification d’une limite nécessaire quelconque à ses envies. D’où ce comportement tyrannique de l’« Enfant-Roi », si souvent constaté, et qui fait regretter, selon le mot plaisant d’Alphonse Allais, que les ogres n’existent pas. Ensuite les adultes eux-mêmes, ne sachant ou ne voulant plus s’auto-réprimer, se livrent à des actes incompréhensibles : on attaque les pompiers, en les « caillassant ». On s’en prend aussi à tous ceux qui pourtant a priori sont au service du corps social : enseignants, infirmières, médecins des services d’urgence, etc. Qu’on ne s’y trompe pas : la violence qui se généralise vient de la disparition, dans les esprits, du Surmoi censurant les instincts. On veut consommer un service comme on va consommer au Mac Do. De l’enseignement par exemple, ou bien encore des soins à l’hôpital, et si l’on y attend trop longtemps, on s’énerve et on en vient aux coups : le patient n’est plus patient, comme naguère. Par conséquent, ce n’est pas en multipliant la surveillance policière dans les différentes institutions qu’on résoudra la question. La violence a des causes très profondes, éducationnelles, et c’est à une grave crise morale que nous assistons.

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Frustration@Pierre 10 septembre 2013 22:01, par Nathalie

Bonsoir Pierre,

Il y a en outre une focale que nous n’avons pas utilisée ici et qui n’est d’ailleurs nullement mentionné dans le mot de M. Théron, lequel concerne globalement le vulgaire (je m’y compte, rassurez-vous). Disons que c’est un discours attendu et entendu, jusqu’à l’overdose, mais qu’en est-il de la violence des riches ? Celle qui ne passe jamais devant les tribunaux ?

- Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues qui assument leur militantisme, publient un nouvel opus, intitulé « La violence des Riches ».
Ils commencent par définir les riches (discussion que nous avons eue sans aller très loin). Ces sociologues postulent que la richesse n’est pas seulement matérielle, mais aussi immatérielle. L’argent ne suffit pas à la définir. La richesse est un ensemble de conditions : argent, patrimoine, culture, réseau… capital patrimonial et capital symbolique, qui font la permanence des classes dirigeantes et sont à l’origine de véritables dynasties.
Les Pinçon-Charlot remarquent, en outre, que lorsqu’un colloque se tient sur l’état de fortune des gens, son objet consiste à définir le seuil de pauvreté. Il n’y a aucun colloque, sur le sujet du seuil de richesse. Ceci parce qu’il y a une disparité énorme, entre le cap des 100 000,00 € mensuels et des fortunes qui atteignent 2, 20 ou 40 milliards. En revanche, ce qui caractérise ces « riches », c’est leur capacité à se considérer comme une classe et qui plus est, à se souder en une classe cohérente dès lors qu’il s’agit de défendre leur intérêt commun. Jusqu’à être même aujourd’hui en état de guerre contre les autres classes.
- Au-delà de la description qu’ils font de la casse sociale, ces deux sociologues nous rappellent fort à propos, à l’heure où la frustration non intégrée par les d’jeunz caillera et leurs parents soixante-huitards en délicatesse avec la religion fait des ravages, des vérités assez premières.

- Ainsi les Pinçon-Charlot ont-ils assisté à des séances de comparution immédiate au Tribunal de Grande Instance de Paris, et montrent comment un simple vol à l’arraché, certes avec violence et pas du tout excusable, peut entraîner 6 mois de prison, voire une peine plancher s’il en cas de récidive, tandis qu’à l’opposé les pôles financiers sont aujourd’hui au chômage. D’abord parce qu’il y a très peu de personnel. Mais aussi parce que très peu d’affaires y parviennent : la délinquance des riches bénéficie d’une impunité considérable par rapport à la criminalisation du reste de la société. Certes, des affaires sont en cours en ce moment et on les met sur le devant de la scène, « mais elles sont là pour cacher la forêt de la pourriture du système », spécifie Monique Pinçon-Charlot.
Les chiffres de l’évolution des procédures engagées pour des raisons financières montrent (et c’est un rapport tout à fait officiel) une diminution régulière des affaires engagées. Non parce qu’il y a moins de problèmes mais parce qu’il n’y a plus de personnel pour les traiter ou parce qu’on ne veut pas qu’elles soient traitées (cf. le cas particulier des fraudeurs fiscaux et de la toute puissance de Bercy sur les juridictions ordinaires en la matière).

- Pour les deux sociologues, ce qui caractérise la néobourgeoisie est aussi une baisse de son surmoi, au regard de la bourgeoisie des siècles précédents, qui au moins, travaillait en contact avec ses employés. Aujourd’hui, la financiarisation permet d’occulter complètement l’existence de la classe laborieuse. C’est plus pratique.

- Citant Paul Nizan, les Pinçon-Charlot rappellent que, « Monsieur Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui ». Ce qui est la phraséologie typique adoptée par les dominants pour afficher une bonne conscience, que de surcroît ils éprouvent. Ainsi affirment-ils « c’est nous qui faisons la richesse du pays ». C’est le discours qu’on entend chez tous les patrons, oublieux de la force de travail dont ils usent et abusent en puisant dans le vivier des autres classes.

Nizan considérait qu’il fallait qu’ils le croient eux-mêmes et que le processus par lequel ils parviennent à se considérer comme des bienfaiteurs de l’humanité alors qu’ils sont entrés depuis une vingtaine d’années déjà dans la phase ultra prédatrice de la financiarisation de l’économie, provient de ce qu’ils vivent continuellement entre eux, dans les beaux quartiers, se retrouvent dans les cercles, sont sans arrêt dans un processus de cooptation. Ils possèdent les journaux, beaucoup de moyens d’information. Ils vivent dans une espèce d’impunité, dans un entre-soi qui leur permet de se construire une bonne conscience. « C’est comme nous, le matin. Pensons-nous en nous levant aux personnes qui meurent de faim ? Cela nous coupe-t-il l’appétit pour manger notre petit déjeuner ? Non. Eh bien c’est pareil. Nous n’existons pas pour eux ».

- Autre constat des deux sociologues : la violence symbolique des riches va au-delà de l’injustice ou de l’inégalité. On constate d’ailleurs que le terme d’égalité est de moins en moins présent dans le vocabulaire des dominés, de moins en moins valorisé politiquement. Avec cette idée, on l’a vu aux Etats-Unis, que la baisse d’impôts des millionnaires, par exemple, est parfois réclamée par les pauvres, au prétexte qu’ils imaginent qu’ils pourraient un jour devenir riches…

- La langue est également très importante. La novlangue de l’oligarchie est quelque chose de très violent. Le langage technocratique en est l’exemple par excellence, qui demanderait à être traduit en français pour être compréhensible par les plus pauvres, déjà traités de fraudeurs, de fainéants, de profiteurs du système, qu’on accuse d’être abusivement malades, etc. et qu’on pourra ensuite traiter d’imbéciles et d’illettrés…

- Mais la violence sociale marque aussi les corps. On arrive à un niveau autre de décryptage. La domination s’inscrit dans les corps, dans la gestuelle. Il y a d’ailleurs une évolution très intéressante entre l’imagerie du XIXè siècle qui montre des pauvres au visage émacié tandis que les riches sont ventripotents et joufflus. Aujourd’hui, les riches sont des gens qui, dans leur grande majorité, restent sveltes, se surveillent, font du sport, loin de l’image du XIXè siècle, alors qu’à l’inverse dans les milieux populaires on trouve l’obésité, qui est aussi une forme de somatisation des rapports sociaux, particulièrement violente, parce que ce sont des processus visibles et irréversibles.
À ceux qui taxent indistinctement de « populisme » toute opposition à ces politiques qui creusent la misère sociale et font grossir les grandes fortunes, les sociologues renvoient le compliment : il est grand temps de faire la critique du « bourgeoisisme ».

- Voilà une population dont le surmoi n’est pas mis en cause ici, une population que sa religiosité (on y trouve toutes les religions largement représentées) visiblement ne dispense pas d’avoir des carences considérables du surmoi non plus que d’actes de violence. Une classe qui n’hésite pas à utiliser des éléments de langage qui aboutissent, par exemple, à ce qu’on parle de « la » crise, alors qu’il s’agit de « sa » crise.
Une population qui pratique l’évasion fiscale comme un sport, plus grand hold-up de tous les temps, qui met les Etats dont elle profite pourtant des bienfaits, en faillite, avec le monde comme terrain de jeu.
- Ce qui ramène d’ailleurs à un précédent ouvrage des Pinçon-Charlot, « L’argent sans foi ni loi » (Textuel, 2012), dans lequel ils posaient une question assez simple : « Le monopole de la violence légitime a-t-il été transféré aux banques ? » C’était ce que pensait Thomas Jefferson, qui considérait que « les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat ». C’est aussi ce que montrent les Pinçon-Charlot, tout en insistant sur le fait qu’il ne s’agit en aucune façon d’une théorie du complot, mais bien de la mise en œuvre d’intérêts d’une classe, qui parvient à ériger ses intérêts particuliers en intérêts universels.

- Le 1er octobre sera diffusé sur France 2 un film en deux volets qu’ils ont écrit, réalisé par Antoine Roux, fait le portrait des plus grandes fortunes de France, et plus particulièrement de quatre familles. Mais aussi :

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/929679-les-riches-sont-narcissiques-ils-sont-persuades-qu-ils-le-valent-bien.html
et, sur Arte, le 10 septembre 2013 à 20h50 http://www.arte.tv/guide/fr/047158-000/evasion-fiscale

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Frustration , mais c’est bon ! . 10 septembre 2013 00:14, par lannig al louarn

C’est l’Eglise Constantinienne Romaine qui l’affirme , et en fait le meilleur chemin vers le " Paradis " . D’ailleurs M. T. dit : " un minimum de réflexion montre qu’elle est nécessaire, d’une part pour que se solidifie la personnalité, et de l’autre pour que la société fonctionne harmonieusement, sans frictions " .On peut très bien le voir dans l’institution romaine du Vatican . Celle ci est composée d’hommes solidement installés , qui ont su au fil des siècles utiliser leur choix de ne pas se marier pour valoriser leur " Surmoi " au nom d’une " spiritualité " au service de tous ( et entr’eux )et de toutes ( y compris les religieuses africaines ), sans distinction , et souvent en toute discrétion ( sans frictions visibles ).
Le seul problème c’est que cette institution aurait dù s’entourer de psychiatres plutôt que d’exorcistes . Peut être même de chirurgiens pour les hommes qui n’étaient pas naturellement eunuques . Cela aurait évité quelques dérives si ces hommes d’église n’étaient pas ainsi restés sous l’emprise du monde pulsionnel pour une partie de leur vie . Ils auraient ainsi conservé une certaine " cohérence intérieure " ...

.

Un neveu d’une femme qui a été toute sa vie " bonne " du même curé . Des amis les ont croisé un jour chez moi . Quand les anciens sont partis ils ont dit : " quel beau couple " ... Je leur ai expliqué que lui était curé de l’ Eglise Catholique Rétrograde ...

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Cent ans de purgatoire contre un Tweet... @ Michel Théron 9 septembre 2013 10:17, par pierre mabire

Michel,

La violence... cette tarte à la crème qu’on étale à n’en plus finir, qu’on sert à tous les repas électoraux, qu’on agite pour déclencher des réflexes identitaires et de peur. Car, à entendre les démagogues, la violence viendrait surtout de l’extérieur, de l’étranger, de l’inconnu et de la perte des valeurs. Il faut donc s’hyper protéger, « par principe de précaution » dans ce monde de plus en plus dangereux.

Dans les siècles les plus reculés, le monde vivait sans Freud, Charcot, Fliess, Breuer, sans les travaux sur le conscient, le préconscient et l’inconscient, le moi, le surmoi et le ça. Nul n’avait inventorié le complexe d’Oedipe, les concepts du refoulement, de la frustration et du narcissisme.

Et pourtant, le monde n’était pas moins violent qu’il ne l’est aujourd’hui. Nos contes pour enfants ne parlent que de cela pourtant, avec le Petit Chaperon Rouge qui se fait dévorer par un grand méchant loup, la Marchande d’Allumettes qui meurt de froid dans le plus grand dénuement, les Dames blanches qui emportent et font disparaître les hommes s’aventurant dans leur domaine inconnu, les Dragons qui dévorent les enfants. Les fables d’Esope moquaient les dérives de la société de la Grèce antique dans des pamphlets qui inspirèrent notre Jean de la Fontaine.

De quoi s’agissait-il, sinon de crimes de pédophilie, de violence sociale, de viols et d’assassinats, de vols d’enfants par des parents stériles et de discriminations sociales les plus criantes.
Que nous disent encore nos grand écrivains du 19è siècle, avec Hugo et les Misérables, Zola et l’Assommoir, Balzac et la Condition Humaine où les frustrations sociales et sociétales sont à toutes les pages ?

Voyons encore les Jacqueries, la Révolution de 1789 et la Terreur, les guerres coloniales, les guerres de religion (et pas seulement entre chrétiens). Parlons encore des violences contre les femmes en 1944, tondues par des hommes frustrés et jaloux de ne pas avoir su ou pu les séduire.

Dès le début du 20è siècle, Freud avait mis le doigt sur « le malaise dans la civilisation », alors qu’on ne parlait pas encore de société de consommation. Il développait pourtant ses thèses sur les névroses psychiques entraînant des pulsions heureusement maîtrisées par la culture des individus (l’éducation ?) et la loi.

Non, la violence contemporaine n’est pas née avec les modes actuels de consommation. Et peut-on parler de « la violence » ?. Ce mot ne peut que se décliner au pluriel car les sources et les formes de la violence sont aussi nombreuses que les étoiles dans le firmament.

Aujourd’hui, grâce aux techniques de communication, les pulsions sociales peuvent être stimulées spontanément à l’échelle d’un continent, voire sur la planète entière, en quelques clics ou grâce aux images satellites de la télévision. Elles peuvent tout aussi rapidement être récupérées et contrôlées, par les publicitaires, les faiseurs de mode, les médias, ou par les institutions politiques et les Etats souverains pour conquérir ou conserver le pouvoir, démocratiquement ou par la dictature.

Au temps jadis, traverser une forêt n’était pas sans danger. Pour les voyageurs, le risque de se faire dépouiller par des bandes organisées était grand. Aujourd’hui, le danger est chez les petits boutiquiers qui se font braquer, voire tuer, pour quelques dizaines d’euros. Changement d’époque, changement de cible. Mais au fond, c’est la même violence due aux mêmes frustrations. Médias en plus pour faire le buzz en temps quasi réel.

Le décrochement de l’Eglise catholique romaine du monde contemporain n’est-il pas à prendre en considération ? La disparition des prêtres, dans les villes comme dans les campagnes, n’était pas aussi responsable de la perte des valeurs humaines et morales dont on accuse aisément la société de consommation - cette société amiboïde et anonyme, sans chef et déstructurée ?

Au reste, les récentes déclarations du pape François annonçant le troc « indulgences contre abonnement à son compte Tweeter » ou « indulgences contre participation aux JMJ » s’inscrit dans cette société de consommation tant décriée car créant de la surenchère, et par la même occasion de la frustration. Pensons à toutes celles et ceux qui se consacrent corps et âme, bénévolement, à soulager les misères du monde et sont les oubliés des indulgences papales.

Le nouveau pape lui-même inverse le cours des valeurs humaines en sous-estimant ceux qui portent en silence le message évangélique. Ses premières déclarations sous sa soutane blanche furent pour dire que l’Eglise catholique n’était pas une OGN caritative. Nous voilà donc avertis.

Vendre une religiosité « au rabais », comme dans les hypermarchés où l’on vend deux boites de croquettes pour chats pour le prix d’une est-il gage de comblement des frustrations sociétales ? Alors il faut vite ressusciter Freud pour qu’il écrive de nouveaux chapitres à ses travaux car cela mérite réflexion et des études doctrinales approfondies.

Faut-il alors mettre les poussées de violences sur le compte de la perte des valeurs religieuses et la disparition de leur enseignement ? Freud, qui se disait « incroyant », attribuait aux religions une fonction répressive en prônant la loi divine auprès de leurs ouailles, « base le la formation religieuse » conduisant au renoncement à certaines pulsions instinctives et délictueuses.

On ne peut se contenter d’écrire, comme vous le faites, Michel Théron, que "La violence qui se généralise vient de la disparition, dans les esprits, du Surmoi censurant les instincts". Qui est à la source de la disparition de ce Surmoi censeur des instincts ? Que dire alors du Surmoi des religieux extrémistes qui, dans toutes les époques se livrèrent aux crimes contre l’humanité pour la gloire de leur(s) dieu(x). Lorsqu’on se positionne, comme le fait la hiérarchie ecclésiale, à l’écart du siècle et du monde, qu’on se coupe ostensiblement du peuple pour s’en tenir à ses dogmes et une doctrine archi usée, au Surmoi encadré par les lois issues de la morale divine se substitue cet autre Surmoi surgissant des origine primitives de l’homme, sans foi ni loi.

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Frustration 8 septembre 2013 22:08, par Nathalie

Problème… Lorsque l’on parle de violence qui se généralise et de surmoi qui disparaît, quel est le point comparatif de départ.
Vous évoquez une violence qui ne se contient plus de nos jours et d’une frustration impossible à intérioriser et dépasser. Mais en fait, combien de temps cette violence sociale a-t-elle été réellement contenue et dans quelle société ? Quand la frustration n’a-t-elle pas été un moteur de violence ? Quelle époque a-t-elle été exempte d’une crise morale ?

Si vous prenez les registres de mains courantes du début du XXème siècle, vous pouvez dénombrer un nombre de violences diverses absolument inouïes, aujourd’hui complètement occultées parce qu’elles ne sont pas visibles. Comme si tout cela n’avait jamais existé.
On peut prendre en considération les faits divers. Déjà Boileau parlait de ces « histoires de morts lamentables, tragiques, dont Paris tous les ans peut grossir ses chroniques » (Satire X, http://fr.wikisource.org/wiki/Satire_X_(Boileau)). Sachant bien évidemment que les faits divers ne se résument pas aux seuls actes de violence. Je rappelle également un post dans lequel je déroule le fait divers retracé par Alain Corbin dans « Le village des cannibales », au cours duquel un homme est lynché, brûlé vif et consommé, en 1870, au cours d’une fête de village, ce qui n’est pas si vieux (http://golias-news.fr/article5791.html).

La lecture des registres de la communauté de ville de Quimper grouillent de récrimination contre les étudiants du Lycée des Jésuites, auxquels on interdit de porter l’épée lorsqu’ils sortent, afin de limiter les actes de violence pouvant aller jusqu’à la mort. Nous sommes aux XVIIè et XVIIIè siècles. Et en 1910 encore, un arrêté du maire interdit aux enfants de l’école des garçons, de se rendre en classe avec leurs fusils de chasse.
Prenons les registres de police de Roscoff, pour le XIXè siècle. Il n’est pas une page sans un acte de violence. Et c’est parfois à peine si deux jours parfois séparent les deux actes (je vous invite à consulter le petit florilège que je joins par voie de pdf.) y compris des violences contre la force publique qui risque même de perdre les attributs de sa virilité au cours d’une rixe.

Je me permets de citer encore un colloque…« Le colloque « Violence et société en Bretagne et dans les pays celtiques », organisé à Brest par le Centre de Recherche Bretonne et Celtique en mars 1999, a voulu explorer les formes et les racines d’un fait social majeur : la brutalité humaine. Il s’est interrogé sur les racines historiques, littéraires et plus largement culturelles du phénomène de la violence dans l’Ouest, compris comme espace régional et culturel, transnational, puisqu’il englobe les espaces celtiques d’outre-Manche. »
http://www.univ-brest.fr/crbc/menu/CRBC-publishing/Kreiz/Violence_et_societe_en_Bretagne_et_dans_les_pays_celtiques
La violence est omniprésente dans la société, là encore. Et dans toutes les classes sociales.

N’oublions pas non plus que notre jugement souffre parfois d’une absence totale de capacité à pouvoir envisager même que nos ancêtres pouvaient éprouver les mêmes craintes, les mêmes souffrances que nous. Ce qui nous amène à considérer nos craintes et nos souffrances, la violence à laquelle nous nous trouvons aujourd’hui confrontés, comme une nouveauté dans l’histoire. Je vous incite à vous plonger dans la lecture salvatrice du dernier ouvrage d’Arlette Farge, « La déchirure. Souffrance et déliaison sociale (XVIIIè siècle) », Ed. Bayard, septembre 2013, dont voici le synopsis : « Que sait-on de la douleur au XVIIIe siècle, de la manière dont elle est ressentie, tout particulièrement dans les classes populaires si violemment agressées par leurs conditions de vie ? L’histoire est silencieuse à ce sujet, pourtant les archives de police recensent de manière implacable des accidents, noyades, agressions de chaque jour... Chez les plus aisés, bien que très souvent atteints de maladie, le mépris, parfois l’indifférence, prennent le pas sur une compassion qui, par moments, s’éveille.
Quel est donc ce siècle des Lumières, empli de philosophie du bonheur, du progrès et de l’idée d’égalité, si souvent aveugle et sourd aux corps souffrants des moins favorisés ? Dans cet essai, l’un des plus personnels, Arlette Farge interroge cette déchirure et l’un des discours les plus tenaces sur la douleur, qui voudrait que la dureté de la vie entraîne accoutumance chez ceux qui la subissent. C’est plutôt la société, celle du XVIIIe siècle tout comme la nôtre, qui fabrique toutes sortes d’accommodements avec la violence, la misère et la mort des plus humbles. »

Peut-être pouvons-nous envisager que le curseur de la source de la violence se soit déplacé et que la frustration aujourd’hui ne soit plus du même type que celle qu’ont vécue nos prédécesseurs, mais en aucun cas que la violence, y compris la violence juvénile, soit une nouveauté et signe d’une crise morale plus grave que celles que nos sociétés ont déjà connu. Encore faudrait-il qu’on s’entende également sur ce que doit être « la bonne morale ».

Sans doute faut-il se méfier parfois de la tentation qu’éprouve l’esprit, de récupérer le passé en le dépouillant de ce qu’il avait également de sordide, pour lui conférer la parure du sublime.

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Dosage et équilibre 8 septembre 2013 16:01, par Françoise

Je pense cher Michel que sur le plan de la frustration, tout est question de dosage.
Comme dans toute chose.
Le problème est que nous sommes passés brutalement et rapidement d’une société où tout désir, tout plaisir était la plupart du temps réprimé, combattu, considéré comme mauvais et illégitime et dangereux moralement, à une société où tout ce qui entrave un désir quel qu’il soit (souvent transformé en besoin par le biais de la publicité et de nos industries diverses et variées) est considéré comme insupportable.
Un rapport d’équilibre et de dosage est donc à rétablir pour qu’il y ait une approche de la vie saine et équilibrée. Et ça passe par une éducation pas seulement des enfants mais aussi des adultes. Qui est compliquée à instaurer dans la mesure où d’un côté l’état, la société industrielle se déresponsabilisent de plus en plus vis à vis de leurs concitoyens (donc demandent un surcroît de responsabilités et d’engagements de la part de tous) tout en infantilisant et précarisant les mêmes citoyens par de multiples aliénations.
Cette contradiction comportementale ne favorise pas du tout ne serait-ce que chez les adultes des comportements responsables, matures et équilibrés. Donc il devient compliqué d’exiger la modération et la pondération des enfants, des ados quand les adultes qui en sont responsables n’y arrivent pas eux-mêmes en tant qu’adultes.

Peut-être est-il plus facile d’établir l’équilibre en milieu rural (où les tentations de consommation outrancière sont moins grandes) qu’en milieu urbain où tout est fait pour tenter, inciter à consommer sans retenue.
Et il est plus facile de créer cet équilibre quand on a un revenu stable et correct que si l’on a ou une carence de revenus, ou des revenus très élevés.
Dans les deux cas d’excès de manque ou d’excès tout court, l’équilibre est plus difficile à trouver. La conscientisation plus aléatoire.

Malheureusement, nous vivons à une époque où le fossé économique se creuse et s’accentue entre les gens. Il y a de plus en plus de personnes très pauvres et de plus en plus aussi de gens très riches. Les classes moyennes voient leur importance baisser graduellement, les plaçant de plus en plus soit dans le camp des pauvres (déclassement), soit dans le camp des riches (promotion). Et cette mutation sociale engendre énormément de chaos. Donc des difficultés supplémentaires pour parvenir à une certaine harmonie.

D’où souvent une sorte de fuite face à la dureté de l’existence via un repli identitaire, religieux, une fuite dans les paradis artificiels, dans le jeu, dans la violence.
Ce qui accentue les problématiques au lieu de les résoudre.
Et puis vous avez aussi des contextes familiaux parfois très dysfonctionnels qui rajoutent encore des problèmes supplémentaires.

Il est donc difficile de pouvoir parvenir à doser désir et frustration quand la société (famille, entreprise, état, administrations) s’acharne à fabriquer un déséquilibre permanent entre les deux.
Peu de gens en réalité parviennent à un parfait équilibre.
Freud présente un idéal à atteindre. Idéal que lui-même n’est pas parvenu à vivre de par ses propres incohérences, de par les fidélités familiales qu’il n’a jamais dépassées, de par des aliénations desquelles il n’a jamais voulu ni pu s’extraire...
L’équilibre dans une vie humaine est compliqué à construire, à maintenir. Nous n’avons pas trop de toute une vie pour y parvenir et parfois sans succès.

Maintenant, ce qui devrait vous rassurer par rapport au temps de votre jeunesse, c’est qu’il y a de plus en plus une conscientisation qui se fait sur ces problématiques, du fait justement d’une meilleure éducation scolaire et d’un plus large accès à l’information et à la connaissance.
Vous remarquerez qu’aujourd’hui bien plus d’adultes se préoccupent de questions psychanalytiques, existentielles et iront consulter lorsqu’ils sont confrontés à une difficulté grave. Alors que quand vous étiez enfant, il y avait très souvent déni et méconnaissance profonde de ces questions. Le prix d’une séance psy étant très élevé, seuls les riches pouvaient y avoir accès. Et même dans ce cas, on ridiculisait les personnes qui allaient consulter un psy, traitant la personne de fou, de dérangé. Confits qu’étaient les anciennes générations dans la peur et les préjugés souvent dus à l’ignorance, l’on assistait très souvent à la répétition génération après génération de violences de toutes sortes sans du tout comprendre que chacun y a une part de responsabilité et qu’en verbalisant, traitant le problème originel, on peut sortir de bien des fatalités et des tensions et des violences.

Cette conscientisation progressive de soi en terme psy représente pour moi le meilleur atout pour parvenir à plus ou moins long terme à équilibrer frustration et satisfaction et donc aussi à s’éduquer et se responsabiliser tant individuellement que collectivement. Mais ça prend du temps. Rome ne s’est pas faite en un jour. ;-)

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Parution : 21 septembre 2017
Parution : 12 septembre 2017
Parution : 28 juillet 2017
Parution : 23 juillet 2017
Parution : 13 juillet 2017
Parution : 4 juillet 2017
Parution : 27 juin 2017
Parution : 20 juin 2017
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