Parution : 9 janvier 2014
« Musée haut, musée bas » l’art contemporain et la foi : un dialogue difficile ?

Un quatrième Colloque de l’Observatoire Foi et Culture réunissait, le 6 décembre dernier, experts et amateurs éclairés à la Maison des évêques de France, avenue de Breteuil à Paris. Depuis les années d’après-guerre et même auparavant, des initiatives multiples ont été prises dans les différents diocèses afin de tisser des liens entre l’art, la culture et la foi. Le rapport en était jugé essentiel. Aujourd’hui, la donne a changé.

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Certains diocèses (Lyon, Paris, Nantes, entre autres) possèdent des structures visibles et mènent des initiatives d’envergure relayées parfois par un
« site ». Ainsi, durant des décades, le Père Robert Chave entretint un partenariat connu avec le festival d’Avignon, sous forme d’une présence et d’un témoignage d’intérêt. De plus jeunes, comme le Frère Samuel Revillois, s’inscrivent dans une même perspective d’écoute et de dialogue avec les expressions culturelles. Durant une dizaine d’années, le Père Robert Pousseur, secrétaire du Service Culture et Fo,i avait eu la tâche de coordonner un dialogue avec les équipes diocésaines. Il allait aux rencontres des terrain, encourageait, suscitait des créateurs. Certains se sont offusqués d’initiatives. On a jugé périlleuses, voire déplacées des collaborations avec la créativité contemporaine qui vise quelquefois, elle-même, la provocation. Il est clair que pour se faire entendre et reconnaître, les artistes contemporains recherchent l’interpellation plus qu’ils ne visent la beauté formelle reléguée au second plan. En période troublée, les mentalités se durcissent.

Le témoignage de Monseigneur Di Falco était éloquent. Dénoncé à son tour pour avoir placé dans sa cathédrale, le temps d’une semaine, une œuvre novatrice autant que respectueuse qui l’avait touché. Cette « Piéta » est, en fait, un Christ aux outrages assis sur ce qui fait penser à une chaise électrique. L’intention louable de renouveler le regard de tous, la visée d’ouverture à un public large n’empêchèrent pas la dénonciation et bientôt la mise en demeure. Rapportant les faits, Monseigneur Di Falco se désolait de cette détestable habitude de la dénonciation au sommet. Voici quelques années, des raisons économiques et structurelles ont eu raison du Service Foi et Culture, et de cette ligne d’ouverture et de dialogue d’un Père Pousseur. Le service disparut, ainsi que le site et la revue, ainsi que le Service Incroyance et foi faisant place à un Observatoire qui, pour ce quatrième colloque annuel, avait choisi pour thème :
« L’art contemporain et la foi, un dialogue difficile ? »

Retour sur images codé

On peut se demander pourquoi le point d’interrogation inscrit dans le titre. La forme d’un colloque sur une journée empêche, de fait, l’expression des confrontations de points de vue. L’impression qui se dégage de la journée est celle d’une diatribe et d’une « charge ». Le responsable de l’Observatoire, Monseigneur Pascal Winzter, est un bon communiquant qui ne dissimule pas son intérêt pour les expressions culturelles (romans, cinéma, art, musées). Toutefois, le choix des intervenants donnait l’impression d’un retour sur images codé et d’une mise en questions pour des raisons fort savantes et théologiques. La diatribe portait sur la fonction de l’art en contexte d’église et la réponse orchestrée était celle de la valorisation de l’icône, source et modèle de tout art chrétien. Il est éclairant de percevoir les dessous de la polémique. Jérôme Alexandre cité nommément, sert de contrepoint et de repoussoir. Ce jeune théologien, spécialiste de Tertullien, est par ailleurs compagnon de Catherine Grenier, directrice-adjointe du Centre Pompidou. L’un et l’autre tiennent la ligne d’une ouverture la plus large à la « révélation en creux » que constitue selon eux, l’art contemporain. La thématique de la mort, du corps, de la compassion leur paraissent nettement un discours symbolique « plus chrétien qu’il en a l’air ». Il a d’ailleurs publié : L’Art contemporain un vis-à-vis essentiel pour la foi (éd. Parole et Silence, 2010). Cette fonction d’éveil de l’art avait déjà été largement soulignée par Catherine Grenier. Certains, forts de ces labels, avaient peut-être un peu vite « sacralisé » bien des productions. La visée de ces auteurs n’étaient pas en soi d’inviter à exposer des œuvres dans les lieux liturgiques.

C’est bien en réaction à cette posture d’attention bienveillante à l’art contemporain que ce colloque s’est construit. Sans beaucoup de nuances et peu de débats. L’aboutissement de la matinée était l’intervention de Jean-Luc Marion sur la fonction iconique de l’art liturgique. Pour préparer cette thèse centrale, on avait fait appel à des sommités. Philippe Malgouyres, conservateur des objets d’art au Musée du Louvre, avait pour cible l’interrogation sur l’attrait du contemporain. Pourquoi et comment vouloir faire contemporain ? Pourquoi vouloir absolument s’approcher de ce dont la visée est de troubler ? Pour lui, la foi ne doit pas se laisser impressionner par le « narcissisme auto-référentiel » qui joue du scandale. De son côté, Philippe Sers est connu comme érudit et brillant professeur d’art en même temps que largement « orienté » dans ses engagements aux Bernardins, entre autres. Il sut brosser le tableau contrasté d’une modernité d’avant-garde pour une part (Bataille, A. Breton) mue par un « consensus de transgression », et en même temps (Cantor, Messiaen, Brancusi) aspirée par une requête chrétienne du « vrai » en art. Toutefois, la réitération des allusions, en particulier au théologien orthodoxe Paul Florenski entraînait à ne laisser d’autre place au dialogue de l’art et de la foi que l’art de l’icône, modèle absolu de toute expression liturgique. Sans bien entendre le détail, perlait de son propos une critique en règle de la subjectivité romantique et une valorisation du « donné qui s’impose » dans l’iconostase orthodoxe traditionnelle en particulier. Dont acte.

Dire Dieu dans le chaos du monde

C’était ouvrir la voie à la conférence du philosophe académicien Jean-Luc Marion, qui ne pouvait alors que forcer le trait d’une distorsion entre « l’idolâtrie » constitutive de l’art et l’icône liturgique. « Toute peinture est idolâtrique. Ce qui inscrit en clair la validité d’une posture religieuse de contestation de la peinture pour représenter le sacré. On ne doit plus représenter. L’art contemporain est plus qu’idolâtrique, il est cynique. Il s’est dévalué et n’a plus d’autre fonction que d’être réduit à sa valeur marchande, forme nihiliste du visible. Que resterait-il alors ? Il demeure la forme liturgique que d’ailleurs les « performances » artistiques imitent mal ou que le blasphème de l’art abîme constamment. Quand l’art s’est effondré, rien ne vaudrait comme la liturgie, socle d’un ailleurs que rien n’atteint et qui donne de lui-même la vérité de l’homme. » Jean-Luc Marion entonne à son tour le couplet de la seule validité de l’icône comme expression de l’art en dialogue avec la foi. Toutefois, il peut arriver à la prière de dire quelque chose de Dieu dans le chaos du monde. Maurice Denis, par exemple, maintient la portée d’un art iconique dans la modernité. Que resterait-il alors d’un service Culture et Foi s’il n’avait pour tâche que de servir la liturgie et de redorer les iconostases ? Faudrait-il fondre dans un seul service l’art sacré, la liturgie et la culture ? L’affaire serait entendue.
Ce serait peu compter avec l’assistance et les « fidèles ». En fait, une seule femme était à la « table-ronde ». Laurence Cossé, romancière, auteure reconnue de Au bon roman mais aussi de Le Coin du voile fut la dernière à intervenir. On lui accordait les dernières minutes d’une journée marathon si bien ficelée. En des paroles précieuses, elle réussit le tour de force de résister habilement à la pression du matin et à capter l’auditoire. C’était une toute autre vision du dialogue avec la culture. Une femme s’était mise à parler de sa passion pour l’écriture, pour la beauté, pour le roman : « Qui n’est pas utile au sens strict, mais qui en dit long sur la société, sur le désir d’absolu, toujours vif, sur la spiritualité d’aujourd’hui, plus discrète et moins institutionnelle que dans le passé, perceptible non plus dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre mais dans la brise légère. Une des fonctions de la littérature est de peindre, et surtout de dépeindre le Mal. Kafka a dit : Nous autres, écrivains, nous nous occupons du négatif. Le roman est là pour exposer la complexité du réel, ce qui le met en position critique, vis-à-vis du réel dans son entier, et donc vis-à-vis de l’Église : il est par vocation plus à côté que dedans. Mais, aujourd’hui comme hier, il y a des œuvres littéraires d’une puissance et d’une portée spirituelles extraordinaires, telles que la Trilogie des confins de Cormac Mac Carthy, les Vies minuscules de Pierre Michon, pour ne citer que ceux-là. En outre, bon nombre de romans, apparemment peu religieux, véhiculent l’essentiel du christianisme : ainsi l’œuvre de Jean Rolin, qui se dit lui-même « mécréant ». Les gens d’Église pourraient signaler les romans à haute teneur spirituelle qui paraissent, et faire ainsi pièce à la marée de romans anodins. L’Observatoire Foi et Culture pourrait pointer ces ’’quelques étoiles’’. » Les applaudissements nourris traduisaient la reconnaissance du public. Il avait suffi d’une voix de femme pour rappeler la simple voie de l’attention aux voix du monde.

Mais qu’est-ce donc qu’un art iconique ? Qu’un film iconique ? Nul besoin de faire rentrer films et romans dans les églises. C’est bien plutôt l’église qui gagnerait à continuer de fréquenter les chantiers culturels où la vie travaille. Elle éviterait le piège de toujours risquer de trop parler en langage de sermon.

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ce colloque a eu lieu le samedi 7 décembre 2013 (et non le 6).
Voici la thématique et les intervenants :
Thématique

La culture occidentale conte le récit des relations entre le christianisme et les artistes.
Par leurs commandes, les Eglises chrétiennes ont dialogué avec les arts et les artistes,
recevant des œuvres et de leurs auteurs des signes de Dieu et de sa présence,
et appelant les artistes à prendre en compte les attentes spirituelles.

Depuis une dizaine d’années les grandes expositions d’art, contemporain ou non, drainent un public considérable, prêt à de longs voyages et à de longues heures d’attente.
Les musées et les lieux d’exposition suscitent des démarches qui peuvent s’interpréter en termes de « pèlerinage ».

Parfois cependant, le public peine à comprendre l’usage que font des artistes contemporains d’une liberté peut-être sans précédent.

L’Eglise n’est pas indifférente à ces recherches,
- parce qu’elles ouvrent au spirituel auquel l’homme se sent appelé ;
- parce que sa foi a besoin de créations artistiques pour s’exprimer et vivre.

Aujourd’hui, des artistes déplacent l’approche spirituelle des phénomènes religieux ; par leurs œuvres, ils traduisent leur compréhension de la foi dans la société contemporaine.

Philosophes et artistes diront quels regards
la foi chrétienne et l’art échangent en 2013,
et comment la foi chrétienne sollicite des œuvres et des créateurs.

Programme

10h00 : Mgr Pascal Wintzer, Archevêque de Poitiers, Responsable de l’O.F.C.

10h15 : Philippe Malgouyres, Conservateur des objets d’art au musée du Louvre
L’art contemporain de qui ?

10h50 : Jean-Luc Marion, de l’Académie française
La peinture et la réalité. Réflexions sur l’état contemporain de la peinture.

11h45 : Philippe Sers, Professeur émérite à l’école des Beaux-Arts,
Professeur à l’Ecole Cathédrale de Paris
Un art en quête de vérité

12h30 : Déjeuner

14h : Père Michel Farin, s.j., cinéaste
Un regard théologique sur le cinéma contemporain

15h30 : Table-ronde : Des artistes dialoguent avec la foi chrétienne
-  Mgr Jean-Michel Di Falco Leandri, évêque de Gap et Embrun
-  David Alan-Nihil, compositeur
-  Mathieu Lehanneur, designer
-  D’autres personnes en attente de confirmation

17h00 : Fin de la journée.

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Di Falco s’intéresse à l’art essentiellement pour faire son auto promotion médiatique, politique, mondaine et au-delà, pour faire la promotion (sans que les gens s’en rendent compte) des idéologies intégristes opusiennes et charismatique en se servant ou d’artistes connus pour faire passer le message mais qui sont un peu en perte de vitesse médiatique (voir le disque sur les poèmes de Thérèse de l’Enfant Jésus avec Natacha St Pier et ses copines) ou de jeunes disciples à qui il promet monts et merveilles dans la hiérarchie cléricale (les Prêtres). Donc son penchant pour l’art relève plus d’une instrumentalisation au service de ses ambitions personnelles qu’un réel intérêt pour l’art qu’il soit musical, pictural...

Je ne suis pas sûre que le clergé s’intéresse beaucoup aux arts plastiques, une discipline jugée trop libre et subversive et encore plus dans sa forme contemporaine.
Par contre, il y aurait plus une volonté de circonscrire ce domaine à l’art sacré ancien et d’éditer une liste des oeuvres et artistes catholiques évidemment de préférence et proposant des représentations religieuses classiques et sages, qui peuvent s’inscrire aujourd’hui dans ce label. C’est manifester plus une volonté de contrôle de l’art et des artistes, qu’une rencontre-découverte et un partage autour des arts plastiques dans leur expression libre et pas forcément religieuse.
Ce qui est vraiment dommage car du coup, le dialogue se révèle compliqué voire impossible.

Dans le domaine de l’art contemporain, il y a pourtant des mouvements comme l’Art Brut, le Land Art, l’Arte Povera qui pourraient émouvoir et appeler à un partage entre artistes et clergé et où les oeuvres créées appellent la dimension spirituelle...Il me semble que rares sont les religieux qui ont été curieux et sensibles à ces démarches. Se sont plus des communautés monastiques de religieux comme de religieuses, plus ouverts à la dimension contemplative et donc aussi mystique et spirituelle que le clergé d’active (prêtre, évêques, cardinaux) qui est plus dans le contrôle intellectuel, dogmatique et donc a peur de se laisser submerger s’il se laisse rejoindre artistiquement.

J’avais beaucoup aimé la conférence de François Cheng sur la beauté au collège des Bernardins. Une réflexion méditative qui appelle à se laisser interpeller au plan émotionnel, sensoriel et donc aussi spirituel par l’art non religieux comme on peut se laisser rejoindre par la beauté et la spiritualité d’un paysage...

Je vous laisse le lien sur sa conférence :

http://www.dailymotion.com/video/xfotih_francois-cheng-envisager-et-devisager-la-beaute_news

Il me semble que sa réflexion philosophique est une bonne introduction à la rencontre et l’ouverture à l’art sans tabous ni crispations ni volonté de contrôle.

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Et se parle art contemporain sans artistes...? C’est tellement plus facile. Qui oserait causer pain sans boulanger ? ...

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