Parution : 9 janvier 2014
« L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres ou l’islam, otage du wahhabisme »
Par Golias

René Naba, ancien correspondant pour l’AFP au Moyen-Orient définit le journalisme comme un sport de combat qui fait fi de toute compromission. Son travail de journaliste se situe dans une démarche de tension, pour aller au plus près de la recherche de la vérité. C’est dans cet esprit qu’il vient de publier aux éditions Golias (L’islam otage du Wahhabisme, éd Golias 2013) un ouvrage inédit sur l’Arabie Saoudite et à travers ce pays, comment l’islam est devenu otage du wahhabisme. Entretien.

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Golias : Pourquoi ce livre, sur un sujet si sensible ?

René Naba : L’expérience que j‘ai puisée à l’époque où j’étais correspondant de guerre au Moyen-Orient m’a amené, au fil des années, à déconstruire toute une stratégie fondée sur l’instrumentalisation d’une religion : l’Islam. Mon travail d’analyse et d’investigation n’est donc pas contre une religion, mais contre des dignitaires religieux ou des politiques qui instrumentalisent une religion.

Golias : La religion au Moyen-Orient est un sujet éminemment volatile et explosif ?

R. N. : La religion est un fait prégnant de la zone du Moyen-Orient, berceau des trois monothéismes. L’instrumentalisation de la religion à des fins politiques est une constante dans l’histoire de cette région. La piété n’exclut ni l’intelligence, ni le libre arbitre. Elle n’interdit pas l’esprit critique. Elle ne saurait, en tout état de cause, se dévoyer dans des causes desservant l’intérêt national.

Golias : Qu’en est-il précisément de l’instrumentalisation de l’Islam ?

R. N. : Au départ, cela devait être l’arme absolue, à double détente, ayant pour effet d’une part, de marginaliser, puis de neutraliser le nationalisme arabe ainsi que son chef charismatique, Gamal Abdel Nasser (déjà déstabilisé par la défaite de 1967), de servir, d’autre part, de levier au combat anti-communiste, sous couvert de la lutte contre l’athéisme, au plus fort de la guerre froide soviéto-américaine.
Mais un demi-siècle après sa mise en œuvre à l’occasion de l’incendie d’Al-Aqsa (dont la commémoration est célébrée le 21 août 1969 dans une indifférence quasi-générale qui frise l’oubli), l’islamisme politique, c’est-à-dire l’instrumentalisation de la religion musulmane en tant qu’arme de guerre contre les ennemis de l’Amérique et des pétromonarchies, paraît s’être retourné contre ses promoteurs. Tel un magistral effet de boomerang, à en juger par les dérives salafistes et djihadistes, tant en Syrie qu’en Libye, ’en Tunisie, en Afghanistan, au Nord Mali, voire même à Toulouse (Merah).

Golias : Quelle perception faites-vous de l’Islam, politiquement parlant ?

R. N. : Sauf exception durant la période de la décolonisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale avec les guerres d’indépendance, l’Islam, au XXe siècle, particulièrement sa frange sunnite, aura été le principal contributeur aux équipées occidentales sur la planète. Rien que pour la France, 1,2 million d’Arabes et d’Africains majoritairement musulmans, ont volé à son secours, par deux fois en un même siècle, phénomène rarissime dans l’histoire, pour l’aider à se libérer du danger allemand, dans une opération qui relève de la perversion mentale absolue : aider leur colonisateur, c’est-à-dire leur bourreau, à se libérer de son propre oppresseur. Sans parler de la Turquie, dépecée par les puissances occidentales à la fin de la Première guerre mondiale, maintenue au ban de l’Europe depuis un quart de siècle, en dépit de son alliance stratégique avec Israël, mais qui se targue néanmoins de son rôle de sentinelle avancée de l’Otan sur son flanc méridional. L’Arabie saoudite, parallèlement, principal pourvoyeur financier des équipées occidentales aux quatre coins de la planète, de l’Afghanistan au Nicaragua, en passant par l’Irak, n’a jamais réussi à faire fléchir les Etats-Unis, le principal protecteur d’Israël, sur la question palestinienne, malgré tous les services rendus à son partenaire américain... Est-ce en raison du fait que la dynastie wahhabite aura été le principal bénéficiaire des coups de butoir israéliens contre le noyau dur du Monde arabe ?

Golias : Quel constat implique selon vous le primat sunnite sur le Monde musulman ?

R. N. : Nul ne conteste le primat sunnite dans le Monde arabo-musulman. Pas même et surtout pas les anciennes puissances coloniales. Au point que la Grande-Bretagne, par exemple, intégrant cette donne, a confié à des dynasties sunnites le pouvoir dans des pays majoritairement peuplés de chiites. Ce fut le cas à Bahreïn avec la dynastie Al-Khalifa. Cela a surtout été le cas en Irak, avec la branche aînée de la dynastie hachémite. Difficile de concevoir à l’époque de confier à un chiite ou un Kurde le pouvoir à Bagdad, l’ancienne capitale de l’empire abbasside, siège du deuxième empire musulman. Les Américains le feront, en 2003, non pas volontairement, mais par inadvertance d’un soubresaut stratégique. Ce statut confère aux sunnites des privilèges. Des droits mais aussi des devoirs :
- le devoir de conduire le Monde arabe vers la sécurisation de son espace national et non à sa vassalisation à l’ordre atlantiste, à travers un chapelet de bases occidentales, qui font du Monde arabe, la plus importante concentration militaire atlantiste située hors de la sphère de l’Otan ;
- le devoir de doter le Monde arabe d’un
« seuil critique » afin de le mettre en mesure de peser sur les relations internationales, et non à s’appliquer à sa balkanisation par la perpétuation d’une sournoise guerre de religions entre sunnites et chiites datant des premiers temps de l’islam, soit depuis quinze siècles.
Le Monde arabe a besoin de s’adosser au Monde musulman pour mener son combat vers son affranchissement de la tutelle étrangère et la restauration de sa dignité. L’obligation du leadership sunnite est de propulser le Monde arabe vers le haut et non de le tirer vers le bas.

Golias : Quelle a été votre motivation première dans la rédaction de cet ouvrage ?

R. N. : Face aux convulsions du Monde arabe, les binationaux, particulièrement franco-arabes, sont investis d’une responsabilité particulière. Bénéficiant d’une double culture, leur lecture des événements ne saurait être unilatérale. Entre les intellectuels occidentaux et nous, il existe une différence de nature et d’échelle. Lorsque le Liban, l’Algérie, la Syrie, l’Irak, la Libye, la Tunisie sont ravagés par la guerre civile, l’universitaire occidental se borne à conjecturer, à l’abri du besoin, du gite et du couvert. Trente mois de conflits en Syrie, 93.000 morts, près d’un million de déplacés, autant de réfugiés n’ont pas pour autant affecté le niveau de vie des universitaires cathodiques occidentaux, ni leurs rémunérations, ni celles des bi-nationaux franco-syriens membres de l’opposition offshore. Pour eux, le poids des mots, c’est le sens de la formule. Une posture avec le confort matériel en plus. Pour nous, le poids des mots est le prix du sang. Avec en perspective le deuil, les destructions. Un nouvel exode. Une nouvelle errance.
En ce qui me concerne particulièrement, je viens d’un pays, le Liban, dont la capitale, Beyrouth, s’est offerte en victime sacrificielle de la défaillance arabe. Un intellectuel qui ne met pas en jeu sa sécurité matérielle, en n’hésitant pas en cas de besoin à se livrer à une analyse à contre-courant de la pensée dominante, n’est ni crédible, ni respectable. Le journalisme est un sport de combat. Je ne me préoccupe d’aucune considération de carrière, de notabilité sociale ou médiatique. Je vis comme une ardente obligation mon devoir de pister les angles morts de la politique internationale, d’exprimer mon intime conviction, sans restriction aucune, de pointer le discours disjonctif occidental et la confusion mentale arabe.

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Il est inexact que plus d’un million d’Africains et d’Arabes aient "volé au secours" (sic) de la France. Ils y ont, au départ, été contraints pour la plupart. Ne nous racontons pas de fables. Le roi des Belges Albert Ier avait exhorté les belligérants à laisser "au nom de la civilisation" les troupes coloniales en dehors d’un conflit qui ne les concernait pas. Il n’a pas été suivi. Les troupes coloniales ont été instrumentalisées par leurs métropoles pour arbitrer, en tant que chair à canon, un conflit entre Européens. C’est un grave crime.

Les vainqueurs de la Première Guerre Mondiale n’ont nullement maltraité la Turquie : le traité de Lausanne a remplacé celui de Sèvres, entérinant la revanche turque sur la Grèce ; la France, mandataire de la SDN en Syrie a offert le sandjak d’Alexandrette (Iskenderun) à la Turquie à la fin des années 1930. Seul le Royaume-Uni a été fidèle à l’alliance avec la Grèce, tandis que l’Allemagne de Weimar du côté des vaincus et la France du côté des vainqueurs se montraient complaisants envers la Turquie, tentant de renouer des relations privilégiés avec ce pays.

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