Parution : 3 juin 2014
Autoportrait

Beaucoup de peintres l’ont pratiqué, de Rembrandt à Van Gogh par exemple. Mais il s’est toujours agi pour eux de scruter l’énigme d’un visage, et par-delà l’abîme d’une personnalité, évidemment sans complaisance. Parfois s’y ouvrent des gouffres : le dernier autoportrait de Rembrandt le représente avec un rire fou, qui déstabilise fortement le spectateur. Il n’en est pas de même aujourd’hui, avec la mode du selfie, qui consiste à se prendre soi-même en photo, souvent avec son téléphone portable, et à se mettre immédiatement en ligne sur Internet, pour être reconnu par sa communauté. Notez que la jeunesse aujourd’hui n’est pas individualiste, comme on le croit, mais grégaire : on n’y vit que sous le regard des autres, et il faut se montrer pour se mettre en valeur. L’important n’est que de se faire voir, et ce qui n’est pas visible n’existe pas.

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Évidemment intimité et vie privée disparaissent totalement dans cette façon de s’afficher aux yeux de tous dans tous les actes de sa vie, et cela correspond à ce qu’a dit le Président de Google : « Si vous ne voulez pas qu’on sache ce que vous faites, alors ne le faites pas. » Ainsi y a-t-il sur Internet une ambition catastrophique de transparence, à relier à une angélique volonté de pureté, d’origine religieuse protestante (voir mon billet «  Transparence  » dans le n°182 de Golias Hebdo).
Bien sûr, cette attitude mène au narcissisme. Mais outre qu’elle relève d’un complet conformisme, elle procède d’un infantilisme caractérisé. Le langage même disparaît comme vecteur de sens, car un simple instantané photographique est loin d’avoir la profondeur d’un vrai discours. Ainsi le I like de Facebook ne signifie pas « J’aime », mais simplement : « Je veux être reconnu dans ma communauté. » Et d’autre part on n’admet ni échec ni critique, puisque Facebook n’admet pas de I dislike. Cela est le propre des enfants, qui n’aiment pas être critiqués. L’éducation aux États-Unis, où ils sont des petits rois, fait d’ailleurs tout pour les en dispenser, et ils sont très étonnés lorsqu’on les reprend, comme cela se fait dans la vieille Europe.
Contre l’image simpliste, redonnons au langage tout son sens, sa variété et sa complexité, et songeons que c’est le seul moyen, comme le montre Ionesco dans son Rhinocéros, pour ne pas se fondre dans une masse animale monolithique, et pour résister à la barbarie.

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De l’autoportrait au cyber harcèlement 11 juin 2014 07:49, par Françoise

Bonjour Michel

Je ne suis pas sûre que l’exercice de l’autoportrait chez les peintres ait été toujours guidé par une volonté critique, d’exploration et d’introspection. C’était aussi pour eux, elles, un moyen de reconnaissance, de se faire connaître et reconnaître et un outil narcissique. Et c’était aussi un des seuls modèles gratuits dont les peintres disposaient tout au long de leur vie, donc un outil très pratique pour entretenir et expérimenter une technique picturale, graphique. Ce qui fait que les peintres ont toujours fait des autoportraits lorsqu’ils ne pouvaient se permettre de payer un modèle. Rembrandt était dans ce cas de figure à la fin de sa vie.

Se prendre en photo soi-même et publier son visage sur les réseaux sociaux vise souvent non seulement à se valoriser, parfois se moquer aussi de soi, mais constitue surtout une porte ouverte à la rencontre. Dans un monde d’images, de médias, l’image de soi est devenue l’entrée obligatoire de la socialisation, de l’amour et de l’amitié.
La plupart des groupes de sorties, de rencontres sont alimentés par des photos des personnes, prises par elles-mêmes ou par d’autres avec leur autorisation, pour les valoriser et leur garantir de pouvoir rencontrer d’autres personnes. Ces photos constituent une preuve de sociabilité, une garantie relationnelle, d’appartenance à un réseau relationnel, ne serait-ce que virtuel.
Il me semble que c’est plus cela qui est recherché au final que l’autocélébration qui trouve assez rapidement ses limites.

Par contre, utiliser l’appareil photo de son téléphone pour faire de l’intrusion dans la vie privée d’autrui, à des fins voyeuristes mais aussi de harcèlement moral et d’humiliation, est une activité de plus en plus pratiquée aussi bien par des ados que des adultes. Et c’est bien plus inquiétant de mon point de vue puisque cette activité porte atteinte à la liberté et à l’intimité des autres. Les suicides d’ados ces dernières années sont essentiellement liés à des vidéos, photos volées d’eux par des camarades de classe cherchant, en les publiant sur les réseaux sociaux, à les humilier publiquement, à les ridiculiser en prolongement d’un harcèlement moral quotidien au sein de l’établissement scolaire.
Si l’on peut se désinscrire facilement et jouer de son identité sur les réseaux sociaux pour brouiller les cartes, on ne peut pas empêcher des tiers de divulguer et publier des photos et vidéos volées à l’intimité d’autrui. La législation en ce domaine ne réglemente pas grand-chose et si le procédé est relativement récent, les dégâts sont déjà immenses. Ce genre de harcèlement peut mener bien des personnes au suicide et à fortiori des jeunes (différentes affaires de suicides d’ados sont liées à ces pratiques). Mais aussi lorsque les photos, vidéos mettent en scène l’intimité, les personnes mises ainsi en scène à leur insu peuvent se retrouver par la suite sur des sites à caractère pornographique de façon permanente. Ce qui peut donc nuire à la réputation et l’honorabilité des personnes durablement, aussi bien au plan personnel que professionnel. Peu de gens mesurent cela lorsqu’ils surfent et il est donc nécessaire qu’une information et une éducation passent sur ces sujets pour qu’il y ait pleine conscience des protections à mettre en place préalablement à l’utilisation de ces outils de communication.

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Autoportrait 6 juin 2014 22:39, par Gabrielle Lustucru

Ben sur Facebook, le mieux est de mentir à fond. Multiplier les faux profils, donner une fausse date de naissance, un faux CV, raconter qu’on travaille pour la NASA, qu’on vit à Yokoama. Là, ça devient drôle et ça coupe l’herbe sous le pied. Après ça, oubliez votre compte. Mais je l’avoue, j’ai deux comptes sur Facebook, ce qui me permet de jouer au ping pong, de me contredire, de semer le désordre... Hier, je vais sur un site qui s’appelle "Raconter sa vie". Pas mal et de quoi déverser mes mémoires... Je remplis le formulaire et butte soudain net sur la question : VOTRE STATUT : ? . Quoi ? Quel statut ? Je suis quoi moi ? Aucune idée de statut ne me vient ! Je suis personne bien sûr. Du coup, je ne peux même pas raconter ma vie. Trop transparente en fait.

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- Dans la rubrique: Le blog du Sacristain

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Michel Théron
Parution : 21 novembre 2017
Parution : 15 novembre 2017
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