Parution : 14 octobre 2014
Maternage

Qui ne voudrait être materné, c’est-à-dire recouvert d’un amour indéfectible, et indéfiniment protégé contre tout ce qui pourrait arriver de fâcheux ? Cependant un minimum de réflexion nous montre que ce n’est pas possible, pour des adultes mûris, et même que ce n’est pas souhaitable, car déresponsabilisant et infantilisant.

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Pourtant la mode est aux paroles et aux attitudes « maternantes ». Ainsi un slogan récurrent accompagnant un jingle de Radio Classique est : « La radio qui vous aime ! » Et aussi, à la fin de Vox Pop, l’émission qui passe sur Arte chaque dimanche soir, le présentateur s’adresse ainsi aux téléspectateurs : « Je vous embrasse, vous les 509 millions d’Européens et Européennes ! »
Cela laisse rêveur. Est-on vraiment rassuré d’être « aimé » par une radio ? Ou content d’être « embrassé » par un journaliste ? D’abord c’est là confondre les espaces, mêler le domaine public, où une distance est toujours nécessaire, et le domaine intime, privé, qui implique réserve, apprivoisement, lente progression dans le type de contact. Souvenons-nous de ce que dit le Renard au Petit Prince chez Saint-Exupéry : apprivoiser signifie créer des liens. Aimer une rose par exemple suppose beaucoup de temps : c’est celui qu’on lui aura consacré qui la fera importante à nos yeux... Supprimer tout cela d’emblée, aller directement à l’« amour » ou au « baiser » est anthropologiquement parlant une catastrophe. On pourrait en dire autant de ce tutoiement qui se généralise aujourd’hui : en quasi règle sur Internet, il se répand fâcheusement dans la vie courante, au mépris de l’intimité et de la réserve. Pour certains êtres sensibles, c’est absolument meurtrier : si on te tutoie, on te tue, toi.
La mode est de faire du monde un univers de Bisounours, de faire croire aux gens qu’on peut vivre toujours à Disneyland. L’imposture est d’autant plus grande que les véritables conditions de vie sont de plus en plus dures. Jamais, me semble-t-il, le décalage entre les slogans rassurants, consolateurs, et la réalité n’a été aussi grand qu’aujourd’hui. Méfions-nous donc du « maternage », de la fusion amniotique. Il faut sortir de la matrice, et affronter le réel. Au reste tout homme est vulnérable par où il tient à sa mère. Sachons comprendre la fable grecque : Achille était vulnérable à l’endroit de son corps par où sa mère l’avait tenu.

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Maternage ou plutôt langue de bois 15 octobre 2014 12:01, par Françoise

Je penche pour langue de bois fabriquée dans des instituts spécialisés (avec en tête de liste la très célèbre Société du Mont-Pèlerin) et des cabinets conseils en communication qui s’adressent aussi bien aux médias qu’aux politiques. Le vocabulaire à employer y est donné à chaque rentrée. Différents mots ou sigles permettent d’atténuer voire de changer le sens des mots qui peuvent évoquer la pauvreté, la violence, la misère.

Remarquez juste l’exemple suivant : le mendiant (qui mendie) est devenu le clochard (celui qui boîte qui n’implique plus de mendicité et donc de pauvreté) puis le clochard est devenu le sans-abri. Mais rapidement, du fait de la violence du terme, on l’a transformé en sigle (sans domicile fixe, alias SDF, qui n’implique pas de misère, ni de pauvreté ni même d’absence de domicile). Vous voyez à quel point l’évolution des mots en atténue le sens et la portée. On relativise la violence, la misère, la pauvreté, on la masque par tous les moyens.

Sauf les termes de police. Remarquez que les gardiens de la paix sont devenus les forces de l’ordre. Ce qui montre bien que nous ne sommes pas vraiment dans une période de paix ni de franche démocratie.
Remarquez aussi qu’on ne dit plus travailleurs mais salariés. Le glissement peut faire ainsi croire qu’on donne un salaire à quelqu’un qui ne travaille pas forcément. Et bien sûr que le terme salarié vient du patronat. Alors que le terme travailleur venait du milieu syndical.

On ne dit plus d’ailleurs non plus syndicats, on dit partenaires sociaux (pour laminer l’idée de tout combat social).

On ne dit plus ouvriers mais techniciens, même si le contenu du poste n’a rien à voir avec le travail d’un technicien.

On ne dit plus femme de ménage, mais on est passé à technicienne de surface puis agent de propreté.

Même chose pour la caissière qui est devenue agent de caisse. (en attendant de disparaître prochainement, remplacée par un robot).

L’Agence Nationale pour l’Emploi est devenue Pôle Emploi non pour faire plaisir à des publicitaires mais pour montrer qu’il ne s’agit plus d’aide pour retrouver un emploi mais d’un centre d’enregistrement.
D’ailleurs les agents censés aider les gens en recherche d’emploi sont tellement submergés par 40 procédures informatiques différentes journalières tout en ayant plus de bureau personnel pour recevoir les personnes, le principe d’aide aux chômeurs est rendu de fait impossible. Mais cela procède à la base d’une réelle volonté politique en terme de management.
On retrouve ce type de gestion dans tous les secteurs d’activité. Même dans le secteur social et santé et ça commence aussi à être le cas dans le secteur éducatif. Tout doit être rentabilisé, marchandisé, privatisé. Le malade, l’élève ne s’appellent plus aujourd’hui que le client. Les procédures et temps de procédures de gestion prennent aujourd’hui plus de temps que le temps passé avec les élèves, les malades. C’est dingue, mais réel.
Du coup, la société se déshumanise, perd des mots, perd le contact avec une partie du vocabulaire pour dire sa souffrance, sa misère, la violence qu’elle subit.
Et bien sûr qu’il y a infantilisation médiatique pour encore déposséder le citoyen d’une quelconque protestation. Qui a envie de protester quand on le materne ?
Voilà comment nos politiques, nos cabinets conseils, instituts spécialisés dans la promotion du néolibéralisme, font pour nous ôter le moyen de protester, de dénoncer, de formuler le malaise social, politique.
C’est à vomir. Mais finalement, encore peu de gens en ont réellement conscience. Les démarches de mutation des mots sont faites de façon tellement insidieuse, sournoise, habile aussi, que beaucoup de gens ne voient dans ces mutations du langage qu’une évolution classique sans comprendre qu’il y a en réalité une arrière-pensée politique, idéologique qui a motivé ce changement de mot.

Une conférence sur le sujet en bonus :

http://www.youtube.com/watch?v=qYfx99MU3I8

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