Parution : 5 décembre 2014
De Rome à Strasbourg :
la vraie vision européenne
du pape François

Quelle soufflante ! Les députés européens avaient-ils prévu d’être rossés de cette manière – et en public – par François, ce 25 novembre ? C’est même la première fois qu’on a pu voir la victime applaudir son bourreau, et debout ! L’évêque de Rome, en une visite éclair, moins de quatre heures, est venu corriger fraternellement (à la manière
de Mathieu 18, 15-18) les parlementaires d’une Europe « vieillie », « fatiguée », « apeurée », dont un gros tiers sont europhobes.

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Une Europe « grand-mère » à qui le pape François a parlé sans langue de buis mais en recourant à la langue de belle-mère, si l’on peut dire. Un discours fort, franc, pratique, plus concret en tout cas que l’allocution au Conseil de l’Europe – laquelle se situait un peu plus dans les hauteurs – où il a pu « caresser les conflits », pour reprendre une de ses expressions. C’était la première fois qu’il donnait sa vision globale des choses devant une assemblée laïque en Europe, peu réputée pour ses idées altermondialistes. Coaché par son cardinal-secrétaire d’Etat, Mgr Parolin, et le président du Parlement européen, le social-démocrate Martin Schultz, le pape argentin a décidé de parler du Sud à la représentation européenne et lui dire son fait : « égoïste », « riche », « technocratique », « repliée sur elle-même », l’Europe s’est éloignée de ses valeurs et donc de ses habitants.

Quelques points à préciser avant d’aller plus loin. Pourquoi François a-t-il été accueilli par Ségolène Royal, numéro trois du gouvernement ? Simplement parce qu’il ne s’agissait pas d’une visite d’Etat, «  le pape François ne rend[ait] pas visite à la France en tant que telle, mais au Parlement européen de Strasbourg ». Le protocole n’exigeant pas du président de la République ou du Premier ministre qu’il accueille le chef de l’Etat du Vatican en cette circonstance, c’est donc le numéro deux du gouvernement qui devait accomplir cette tâche – ici, Laurent Fabius. Or, le ministre des Affaires étrangères étant retenu, ce fut donc la ministre de l’Environnement qui s’acquitta de cette mission, flanquée du secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Harlem Désir. D’autre part, si le pape Bergoglio n’a fait aucun arrêt à la cathédrale de Strasbourg, c’est justement en raison du fait que sa visite n’était pas une visite d’Etat. S’y arrêter, c’était provoquer un pataquès protocolaire. Enfin, les rues strasbourgeoises, en effet, étaient quasi-vides, ceci pour des raisons de sécurité (le quartier européen avait été bouclé 48 heures auparavant et la population dûment contrôlée par les forces de l’ordre à la moindre occasion). Le pape argentin est donc venu parler à l’Europe institutionnelle du monde dans lequel elle évolue. Une Europe où il vit depuis presque deux années et qu’il ne comprend que par le prisme italien ; une Europe qu’il visite après s’être rendu sur l’île de Lampedusa et en Albanie, pays non-membre de l’UE, à ses périphéries. L’Argentin estime que cette Europe fait trop sienne la globalisation qui casse les peuples et les asservit… Aux yeux de François, c’est bien cela qui fait que l’Europe, aujourd’hui, a perdu confiance en elle-même : elle ne met plus l’homme au cœur de ses institutions. Pis ! Selon l’évêque de Rome (qui renoue là avec ses deux prédécesseurs immédiats), elle oublie sa dimension transcendantale (qui fait partie de ses racines), elle préfère « les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse ». Elle devient sans culture, ou tout au moins, promeut une culture sans Dieu : la « culture du déchet » (euthanasie, IVG…) fermement reprochée qui casse les plus fragiles, les pauvres, les jeunes, les vieux… François se pose en leader charismatique d’une Europe qui en est dépourvue depuis près de vingt ans et propose un plan d’action : l’Evangile et la doctrine sociale de l’Eglise pour que l’Europe retrouve sa « bonne âme ». Mais plus qu’aux Européens, c’est sans doute aux catholiques des générations Jean Paul II et Benoît XVI, désemparés après le Synode d’octobre dernier et en quête d’un message clair, qu’il s’est adressé. Certes, le discours fut politique et moins diplomatique qu’on ne l’aurait pensé. Encore que tout cela soit très relatif. [lire l’intégralité de notre dossier dans Golias Hebdo n° 362] http://golias-editions.fr/article5274.html

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Coucou GOLIAS ! 18 décembre 2014 16:58, par Agnès Gouinguenet

La société civile laïque est en train de prendre le pas sur la société religieuse. L’exemple du divorce est significatif de la perte du poids de l’Eglise catholique sur la société civile et laïque.
Depuis le début de la Restauration, d’autres lois que celle de 1792 qui autorisait le divorce, ont modifié l’évolution de celui-ci, comme la loi BONALD du 8 mai 1816 qui supprima le divorce, ou encore la loi NAQUET du 27 juillet 1884 qui l’autorisa à nouveau mais seulement en cas de faute précise comme adultère, condamnation à une peine, excès de violences physiques ou verbales. Le 6 juin 1908, une nouvelle loi permit la libéralisation du divorce : il était autorisé à la demande des deux époux après trois ans de séparation de corps. Depuis cette époque de nombreuses lois importantes libéralisant encore le divorce ont été votées.
Dans la France rurale d’avant la Seconde guerre mondiale, les personnes se mariaient souvent avec quelqu’un du même village. En cas de divorce, de nombreuses tensions apparaissaient entre les familles respectives des époux, et le curé de la paroisse ne faisait rien pour arranger les choses.
On peut résumer ainsi : le faible nombre de divorces avant 1945 avait pour cause des lois restrictives, l’infériorité des femmes par rapport à leur mari et le poids de la religion sur les familles à cette époque qui pesait sur les consciences.
L’introduction du "consentement mutuel" dans la procédure, contre l’avis de l’Eglise catholique, n’a fait que banaliser le divorce en réduisant le délai de rupture légale et le coût de ladite procédure.
Le cas du divorce en Italie illustre encore le poids de la religion sur la société. En 1870, lorsque Rome fut proclamée capitale de l’Italie, le code civil valant pour tout le royaume ressemblait à s’y méprendre au Code Napoléon français, à une seule exception : le mariage ne pouvait être dissout que par la mort d’un des époux. La loi catholique, sur ce chapitre, prévalait.
IL fallut attendre 1970 en Italie pour que la première loi autorisant le divorce soit promulguée, contre l’avis de l’Eglise romaine toute puissante dans les anciens Etats du Vatican. Aux termes de l’article premier de la loi de 1970, il était stipulé : Le mariage peut être dissout lorsque le juge établit que l’union spirituelle et matérielle entre les conjoints ne peut être maintenue ou reconstituée.
L’influence de l’Eglise catholique, dans cette même période, encore forte en France, mais déjà déclinante, n’empêcha pas les premières lois sur la contraception (loi Newirth), suivies quelques années plus tard de la loi libéralisant l’interruption volontaire de grossesse et permettant l’ouverture de centres d’orthogénie dans les établissement hospitaliers publics.
En ouvrant le mariage aux couples homosexuels, le parlement français n’a pas fait que s’aligner sur des législations déjà opérationnelles en divers pays d’Europe et du monde. Il a pris le contre-pied d’une Eglise catholique arcboutée sur sa doctrine et ses dogmes. Celle-ci se refuse catégoriquement à bénir ces unions. La présence de plusieurs de ses hauts dignitaires dans la « manif pour tous » contre-réformiste est l’illustration de chefs religieux constatant qu’ils ont perdu le contrôle de la société civile.
La recherche sur la génothérapie est un autre domaine sur lequel les religions, quelles qu’elles soient, sont poussées vers la sortie. La société civile laïque n’a pas eu besoin d’elles pour établir ses règles de déontologie et d’éthique pour lancer des recherches à partir de cellules souches embryonnaires, c’est-à-dire à partir d’embryons congelés n’ayant plus de « projet parental ». Cette filière de recherche ouvre d’immenses espoirs pour les porteurs de pathologies lourdes et rares, invalidantes ou mortelles à moyen et court terme, dues à des aberrations génétiques.
Plus récemment, le projet de permettre à quiconque, arrivant en fin de vie, de mourir dans la dignité vient de rebondir avec la prise de position publique du chef de l’Etat. Celui-ci souhaite que la réflexion approfondie déjà engagée aboutisse à une loi claire, afin que le poids moral et juridique d’une mort digne ne soit plus sur les seules épaules des professionnels de santé. L’Eglise catholique n’a jamais cessé de s’opposer à un telle loi en France. Elle va encore devoir avaler cette couleuvre car cet projet est transversal à tous les partis.
Il ne faut toutefois pas se leurrer. Ces exemples de laïcisation au coeur des lois françaises qui touchent directement à la vie des couples, comme à la vie humaine, ne peuvent être généralisés. Le poids des religions – sous couvert de traditions ancestrales - reste très puissant dans de nombreux pays où « la loi de dieu » est mise au-dessus de tout : nombreux pays musulmans, Inde, Afrique, Amérique latine, etc. Les femmes en sont toujours et généralement les premières victimes.
Mais cela n’intéresse surtout pas un pape cherchant à reprendre la main sur une Europe qui lui déroule aimablement le tapis rouge, mais tourne le dos à sa doctrine et ses lois d’inquisition misogynes.

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ll ne faut tout de même pas tomber dans le panneau vaticaniste. François le pape est venu en réalité pour régler des comptes et verser un partie de son fiel devant l’assemblée élue du parlement européen.
Il faut savoir que le Vatican ne dispose d’aucun siège dans cette assemblée pour la bonne raison que cet Etat souverain ne répond pas aux critères de démocratie qui s’imposent aux Etats membres. C’est une monarchie théocratique. Le pape François en est encore au chapitre de l’histoire ancienne de la France catholique qui combattait ouvertement la IIIè République naissante, avec l’espoir de voir un monarque de droit divin se réinstaller à Versailles.
IL ne digère pas que l’Union Européenne refuse de faire référence, dans ses textes fondateurs, à « l’héritage chrétien » de l’Europe. Pour rappel voici un extrait du préambule du traité européen en vigueur :

« Les chefs d’Etat et de gouvernement [...] s’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la démocratie, l’égalité, la liberté et l’Etat de droit,
Convaincus que l’Europe, désormais réunie au terme d’expériences amères, entend poursuivre cette trajectoire de civilisation, de progrès et de prospérité, pour le bien de tous ses habitants, y compris les plus fragiles et les plus démunis ; qu’elle veut demeurer un continent ouvert sur la culture, sur le savoir, et sur le progrès social ; et qu’elle souhaite approfondir le caractère démocratique et transparent de sa vie publique, et oeuvrer pour la paix, la justice et la solidarité dans le monde, etc... »

Ce préambule signifie clairement que le christianisme n’est pas l’unique héritage culturel et cultuel. L’Europe s’inspire tout autant des philosophes des Lumières, que des humanistes et démocrates ayant oeuvré au service de la collectivité.
Lorsqu’il a fustigé la « culture du déchet », il faut y entendre toutes les évolutions de la société depuis un demi-siècle : la contraception, la libéralisation de l’IVG, la revendication du droit à mourir dans la dignité, le mariage pour tous, la recherche scientifique à partir des cellules embryonnaires, etc. Le tout enveloppé dans un papier cadeau enrubanné, sur fond de soutane blanche, qu’on ne pouvait que trouver joli : la dénonciation des inégalités sociales, l’absence de doctrine et de moyens de l’UE pour l’accueil des boats people de Méditerranée, la culture de l’individualisme.
Une grande partie du parlement n’a vu que le ruban rutilant entourant le discours papal, et a jugé bon d’applaudir. Mais il est probable que beaucoup de parlementaires, après avoir lu « à froid » le script de ce discours, ont dû regretter de ne pas avoir gardé les mains dans les poches.

Pour mémoire, voici les principaux points de friction institutionnels entre l’UE et l’Etat du Vatican :
- Désaccord sur l’opportunité d’inclure une référence à l’héritage chrétien de l’Europe dans le traité établissant une Constitution pour l’Europe ;
- Refus du Parlement européen de voter Rocco Buttiglione au poste de commissaire européen car il soutenait l’opinion de l’église catholique romaine sur l’homosexualité ;
- Augmentation des fonds européens pour améliorer encore les conditions de pratique de l’IVG dans les centres d’orthogénie des Etats membres.
- Financement des recherches sur les cellules souches par l’Union européenne ;
- Adoption par le Parlement d’une motion appelant à la reconnaissance du mariage pour les gens de même sexe dans l’ensemble de l’Union européenne.
On ne peut oublier que c’est sur la pression internationale que le Vatican s’est employé à régler la question des prêtres et prélats pédophiles qui fait ta&nt scandale au sein de l’Eglise. Il aura fallu des injonctions de l’ONU pour que le "saint siège" se mette véritablement à bouger.

En se rendant à Strasbourg, à la tribune du Parlement européen, pour pointer du doigt la société civile qui n’entre plus dans le moule dogmatique et doctrinal de la "Rome catholique", il aura jeté un écran de fumée, qui ne fait pas illusion. Coup d’éclat médiatique visant à détourner des regards trop insistants sur ces scandales d’Eglise, qui continuent d’éclater comme des bombes à retardement.

Ainsi, cette dépêche tombée en juin/juillet derniers dans toutes les rédactions :

"Une nouvelle plainte déposée aux Etats-Unis ce jeudi 1er juillet 2014 accuse le Vatican d’avoir protégé un prêtre ayant agressé sexuellement un enfant dans un établissement scolaire dans les années 1960.
Outre Le Vatican, l’ordre de Saint François de Sales auquel appartenait le prêtre, et le lycée sont accusés d’avoir permis au père Miani de travailler dans l’établissement alors qu’ils connaissaient son implication dans des agressions sexuelles en Italie et au Canada.
Le plaignant affirme que l’ordre de Saint François de Sales et le Saint-Siège ont conspiré pour transférer le père Miani dans six endroits différents sur trois continents pour cacher ses méfaits.
"La raison pour laquelle le père Miani a été autorisé à rester prêtre et a été déplacé de continent en continent (…) est que les responsables du Vatican ont choisi de le protéger ainsi que leur réputation", a affirmé l’avocat du plaignant, Me Jeffrey Anderson, lors d’une conférence de presse annonçant le dépôt de la plainte.

CQFD

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Cap à gauche pour le synode, suivi d’un brutal coup de barre à droite à Strasbourg. Où tombera finalement le jésuite François ?

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L’autre texte sur l’Europe 6 décembre 2014 13:38, par JD

L’intégralité de l’article de Gino Hoel permet de mieux comprendre. L’extrait donné, ici, ne permet pas d’aller aux deux références qui fondent la conclusion finale « un pape conservateur sur la morale et altermondialiste socialement qui pose un regard apocalyptique sur le monde ». L’auteur nous fait découvrir après l’extrait du site, « un autre texte sur l’Europe », celui prononcé le 3 octobre dernier devant le Conseil des conférences épiscopales européennes.

Le texte « officiel » de ce discours est sur le site officiel du Vatican :
« http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2014/october/documents/papa-francesco_20141003_plenaria-conferenze-episcopali-europee.html »

Mais ce texte distribué, fut remplacé par une improvisation devant « ses frères dans l’épiscopat ». Gino Hoel rend compte de cet autre discours que l’on peut retrouver :
http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350931?fr=y (notes 2 et 3 de l’article publié par Golias Hebdo n°362 p 12-15)

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Fraternisations totalitaires 5 décembre 2014 21:28, par Françoise

Faudrait peut-être lui signaler à F1, que même lorsque la religion avait plus de pouvoir au sein des gouvernances européennes, ça n’a ni empêché les massacres, ni la violence ni les pires exactions, ni les bagnes, ni la torture, ni les guerres, ni l’écrasement des plus pauvres et l’ascension permanente des plus riches. On tuait, on volait au nom des rois, des empereurs et de Dieu...Le totalitarisme religieux est comme le totalitarisme laïc : basé exactement sur les mêmes objectifs d’anéantissement d’autrui. Donc, camembert, égalité, balle au centre. Pas de quoi pavoiser...En fait les projets européens actuels visent aussi un totalitarisme et une reféodalisation de la société. Donc quand un chef d’état totalitaire rencontre des fous de guerre et de totalitarisme, c’est très logique que les uns applaudissent l’autre. Qui se ressemblent, s’assemblent.

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