Parution : 5 janvier 2015
Kasper : mais où sont donc passés les évêques de France 

Pan ! Le coup est parti au détour d’une phrase au correspondant de « La Croix » à Rome, lequel nous rapporte les propos1 pas piqués des vers du cardinal Kasper sur les évêques français (et allemands). Evoquant le Synode, le président émérite du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens considère que « les évêques sont trop habitués à attendre leurs instructions de Rome. Ils doivent être courageux et prendre leurs responsabilités. Il faut qu’ils s’expriment et parlent fort. Nous n’entendons pas beaucoup les évêques français alors que la France a d’ordinaire des pasteurs de haut niveau. Le même problème
se pose en Allemagne ». [toute l’équipe de Golias vous souhaite une belle et bonne année 2015]

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Il était bon de le rappeler. A Golias , nous avons pu constater la frilosité de nos évêques sur le Synode. Sur la dizaine sollicitée, la moitié a bien voulu répondre à nos questions (cf. Golias Magazine n° 158 et 159 à paraître) : Mgr Housset, évêque de La Rochelle et Saintes ; Mgr Patenôtre, archevêque de Sens-Auxerre et prélat de la Mission de France ; Mgr Descubes, archevêque de Rouen ; Mgr Dagens, évêque d’Angoulême ; Mgr Brunin, évêque du Havre. Trois d’entre eux nous ont opposé une fin de non-recevoir et les deux derniers invoquèrent un emploi du temps surchargé… Bien sûr, les défenseurs de la doctrine traditionnelle ne restent pas, eux, enfermés dans un silence mutique. Il n’est pas rare de lire ou d’entendre les avis de Mgr Aillet (Bayonne), de Mgr Castet (Luçon) ou de Mgr Rey (Fréjus-Toulon) pour ne citer qu’eux, lesquels se rangent toujours du côté du cardinal Müller

La grande voix de l’épiscopat français reste encore aujourd’hui l’évêque d’Angoulême, Mgr Dagens, membre de l’Académie française. Celui-ci, lors de la dernière assemblée des évêques de France en novembre dernier, fut « scandalisé »(2) que pour évoquer le Synode sur la Famille, « dans le premier programme, une séance d’une demi-heure était prévue (…). Heureusement l’Esprit Saint a agi : on est passé à une heure. Une heure pour parler du sujet qui nous accapare tous dans nos esprits ». Mgr Dagens eut la franchise d’apporter une explication à cette absence de débat : « La raison, c’est la crainte que nous nous affrontions. Mais nous avons besoin d’une Église qui débat, où les gens puissent confronter leurs points de vue. » La conclusion de l’évêque d’Angoulême est « kasperienne » avant l’heure : «  L’attitude de beaucoup d’évêques c’est la prudence, pour ne pas dire la peur. »

Comment expliquer cette attitude ? Par trente-quatre années de politique ecclésiale dictatoriale. Sous les pontificats de Jean Paul II et Benoît XVI, la Congrégation pour la doctrine de la foi convoqua tant d’évêques pour leur rappeler la sainte ligne ! On les « habitu[a] à [prendre] leurs instructions à Rome », pour paraphraser le cardinal Kasper. Certains d’entre eux, du reste, en off, reconnaissent recevoir chaque jour quantité de documents romains qu’ils ne lisent même plus… L’Église s’est soviétisée, dans les mains d’une administration omnipotente et très largement défaillante. Cela est d’ailleurs corroboré par l’Argentin Mgr Víctor Manuel Fernández, recteur de l’université catholique d’Argentine (par ailleurs membre de la commission du Message du Synode), et considéré comme le théologien et nègre du pape Bergoglio. Dans un entretien à une revue argentine(3), il rappelle que « dans ces dernières années, autant lui [François, NDLR] que d’autres évêques latino-américains ont souffert de traitement pas toujours aimables de la part de quelques-uns de la curie à Rome ». D’où la volonté de l’évêque de Rome de réformer ces «  structures caduques [qui] résistent au changement ».

Cette franchise employée par le cardinal Kasper, Mgr Fernández et Mgr Dagens – à l’image de François qui souhaite mettre à jour la « résistance évidente »(4) et trouve que « le débat est très sain » –, bien peu d’évêques y recourent, comme s’ils avaient peur du retour de bâton – qui ne manquera(it) pas d’arriver… Comment leur en vouloir ? Il n’est pas facile pour eux de comprendre qu’à présent «  l’Église ne juge pas » même sur la question de l’avortement, comme le rappelle le cardinal Schönborn (5) dans un entretien au Tiroler Tageszeitung. Mieux, dans un autre entretien au Herder Korrespondenz (6), l’archevêque de Vienne évoque aussi le Synode sur la Famille et la « peur » de certains évêques de « reconnaître les éléments positifs présents dans les couples irréguliers », une proposition qu’il a farouchement défendue, ainsi que la gradualité. C’est comme s’ils avaient été pétrifiés par les cardinaux applaudissant la défense des valeurs de la famille à la manière de Vladimir Poutine – « très préoccupante  », dixit le cardinal Schönborn –, lesquels « rêve[nt] d’une Eglise puissante et apprécie[nt] un catholicisme politique qui a pu impressionner les gens comme dans les années trente. Ces cardinaux sont extrêmement inquiets quand ils pensent voir des signes que le pouvoir de la papauté diminue et que le pape descend du trône ».

Les évêques français – et allemands – sont-ils atteints par ces « peurs » ? Assurément. Même si tous citent à longueur d’homélies et de lettres pastorales les écrits de François, rares sont ceux qui ont intégré les changements dans l’Église depuis 2013. L’évêque de Rome considère que ses confrères doivent prendre la parole et lancer les débats, se les approprier. François veut en finir avec ces trente-quatre années de totalitarisme, certes, de manière très relative (pas question de voir dans les synodes des évêques des « assemblées démocratiques ») ; il veut commencer par libérer la parole. Sans doute aussi faut-il comprendre, dans les multiples coups de triques administrés aux évêques à travers ses discours, la volonté bergoglienne de les réveiller, même si certaines nouvelles nominations contredisent souvent ses propos. Toujours est-il que François a une idée bien à lui de l’évêque-type : c’est un pasteur, nullement un préfet ; un serviteur, nullement un patron ; un père qui débat fraternellement, nullement un gardien qui musèle ses diocésains. Ce qui est affirmé par les proches du pape argentin, Golias l’écrit depuis trente ans.

Le lecteur pourra se reporter au Trombinoscope 2014/2015 des évêques de France pour constater, encore, cet immobilisme et cet attentisme qui ne font pas honneur au ministère épiscopal et désarçonnent les fidèles. Nous sommes très loin du concile de Jérusalem et des débats entre Jacques, Paul et Pierre, tels que rapportés par les Actes, sur des sujets pourtant tout aussi difficiles à traiter que ceux touchant la famille au XXIe siècle. «  La France a d’ordinaire des pasteurs de haut niveau », selon le cardinal Kasper. On notera le « d’ordinaire », qui se passe de commentaires… « Des pasteurs de haut niveau », certes, il n’en manque pas dans l’Église en France. En revanche, on peut toujours se lever de bonne heure pour y trouver maints prophètes… Il faut espérer que cette salve du cardinal Kasper provoque un choc salutaire chez nos pasteurs. Gino Hoel

1. http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Cardinal-Walter-Kasper-Nous-n-entendons-pas-beaucoup-les-eveques-francais-2014-12-15-1280236
2. http://www.sudouest.fr/2014/11/06/l-eveque-d-angouleme-deplore-le-manque-de-debat-a-lourdes-sur-la-famille-1728493-813.php
3. http://www.revistavidanueva.com.ar/2014/11/29/cuando-el-papa-pidio-que-hablaramos-sin-miedo-por-algo-lo-decia/
4. http://www.lanacion.com.ar/1750350-pope-francis-god-has-bestowed-on-me-a-healthy-dose-of-unawareness
5. http://www.tt.com/panorama/gesellschaft/9378585-91/die-familie-als-%C3%BCberlebensnetzwerk.csp$
6. https://www.herder-korrespondenz.de/heftarchiv/68-jahrgang-2014/heft-122014/ein-gespraech-mit-kardinal-christoph-schœ nborn-ueber-die-familiensynoden-gegen-das-suessholzraspeln (article payant) et http://vaticaninsider.lastampa.it/inchieste-ed-interviste/dettaglio-articolo/articolo/schœ nborn-sinodo-famiglia-38111/

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En soi la question de Kasper mériterait qu’on s’y attarde. Que valent vraiment les "managers" de l’Eglise en France ? Y a-t-il un moment dans la vie d’une organisation en perte de vitesse où même la qualité de son encadrement est impactée et en déclin ? La "frilosité" n’est-elle pas tout simplement un manque de compétence ? Plus qu’une collection de portraits répertoriés dans un annuaire, n’est-ce pas le management lui-même qui devrait faire l’objet d’une expertise ? le corps épiscopal devrait pouvoir être pris comme une institution dont il faudrait établir l’efficience réelle, comme pour les autres institutions, culturelles ou universitaires, les laboratoires de recherche ou les entreprises... Que produisent-ils comme livres, articles de fonds, propositions théologiques, canoniques, quels sont leurs projets, que valent-ils ? quelles sont les créations, les innovations, les propositions ? quelle note reçoivent-ils de leur clergé, de leurs administrés (après tout on demande bien aux élèves des grandes écoles de noter les intervenants et leurs cours). Un peu de "reporting" de la part des évêques, ça ne ferait de mal à personne.

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la nécessité d’un annuaire sur la curie 22 janvier 2015 15:06, par MARTIN

Sauf erreur de ma part, il n’existe pas d’ouvrage sur la curie romaine qui détaillerait son organisation. Le livre du sociologue Olivier Bobineau sur "L’empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Eglise" (CNRS 2013) est davantage un éclairage historique sur la longue durée et un essai de philosophie politique sur la conception de l’autorité pontificale. Mais puisque l’épiscopat français brille par son inconsistance et sa pusillanimité et que nous sommes donc en réalité soumis à la seule autorité de ces bureaux romains, il me semble que nous devrions pouvoir légitimement connaître ce pouvoir administratif et les hommes qui l’animent. Ce n’est plus tant l’annuaire des évêques français, aussi utile qu’il soit, qu’un annuaire administratif documenté de la curie et de ses hiérarchies dont nous avons désormais besoin pour identifier les ressorts d’un despotisme ecclésial. Un annuaire qui serait également nominatif retraçant les longues carrières administratives de ces bureaucrates. Un annuaire commenté qui permettrait d’identifier les réseaux d’influence : quels sont par exemple les relais, les "correspondants" français de l’archevêque de Paris au sein même de l’administration de la curie ? Il faut encore plus de transparence dans cette Eglise de l’ombre.

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Un billet intéressant hier soir dans le Monde daté du 22 à la signature de Cécile Chambraud sur un livre du journaliste italien Marco Politi qui affirme que ce pape voudrait : "démonter le caractère impérial de la papauté, cet absolutisme césarien, quasi-divin, nourri par l’aura de l’infaillibilité, sédimenté au fil des siècles à la cour papale". Ses adversaires lui opposent une force d’inertie et l’entourent d’un "mur de caoutchouc". En effet, il y a l’autonomie d’une machine bureaucratique elle même qui se procure à la fois sa propre activité et sa propre légitimité, et possède ses propres "clientèles" et ses réseaux de pouvoirs. Un cas exemplaire de sociologie des organisations et de sciences politiques. Ce serait intéressant de la représenter sous forme de "cartographies".

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La possibilité d’une citoyenneté écclesiale  9 janvier 2015 10:46, par Ol MARTIN

La réserve de François à l’égard de la curie permet d’apercevoir que l’administration centrale ne se confond pas forcément avec le siège de Rome. Autrement dit, il est possible de penser que la « bureaucratie centrale » (dans le sens wébérien du terme ») perde en partie la légitimité qu’elle tirait de sa proximité et de sa confusion avec l’évêque de Rome. Est-ce que dans cet espace qui vient de s’ouvrir, peut aussi commencer un débat sur la "citoyenneté" du baptisé au sein de l’Eglise ? Si le chrétien baptisé a librement (on peut le supposer) accepté l’obéissance à l’Eglise, que vaut aujourd’hui une liberté qui n’est jamais exercée dans l’ordre de la délibération ? Autrement dit, que pèse exactement la moralité d’un acquiescement passif à la décision que le croyant laisse à d’autres (et qui ?) prendre en son nom ? C’est ainsi que la question devient juridique : y a-t-il un "droit fondamental" définissant dans l’Eglise un "bien commun", constitutif de la christianité, qui garantirait les droits et les devoirs d’une concitoyenneté ecclésiale ? Y a-t-il une possibilité d’expression pour une "volonté générale" du peuple de Dieu ? Le droit est ici porté par la question éthique : comment s’exprime la responsabilité du sujet chrétien ? Est-il partie prenante d’une véritable volonté commune ? Dans l’histoire moderne et contemporaine, il semble que la réponse soit non, puisqu’une seule voix résonne depuis longtemps du haut en bas de l’échelle hiérarchique, celle du pape, à moins que cette voix soit celle de la curie romaine (et tout particulièrement depuis 1870) qui s’en est emparée dans l’administration de l’Eglise universelle ou qui s’en est fait le seul interprète autorisé, neutralisant un épiscopat institutionnellement trop faible ou devenu velléitaire par intimidation bureaucratique, pour représenter de façon autonome les fidèles, devenus malgré eux sujets de "non-droits". Il y a un fait nouveau : cette prise de distance du pape avec la curie peut ouvrir aussi un espace à la discussion sur la restauration d’un véritable droit public ecclésial.

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Kasper : mais où sont donc passés les évêques de France  7 janvier 2015 16:13, par Christophe 73

Contrairement à ce que l’Eglise catholique nous laisse ( et même nous ordonne de) penser et pratiquer, .
L’obéissance n’est pas une vertu !

Le courage, oui !
D’ailleurs, courage et obéissance font rarement bon ménage.

J’ai lu le n° 158 de Golias. Merci aux 5 évêques qui ont répondu. QUI sont les autres ?

"Je suis Charlie"

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Merçi pour cette analyse . Elle reflète parfaitement les positions frileuses et mitigées de la majorité des évêques français. Depuis maintenant plus de 12 ans au Venezuela je constate combien les évêques d’ici n’ont pas peur de dire tout haut ce qu’ils pensent de la politique des dirigeants qui depuis 15 ans ont mené le pays à la ruine actuelle et prennent courageusement position devant toutes les atteintes au droit de l’homme.

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Bonsoir GOLIAS. 5 janvier 2015 19:29, par Agnès Gouinguenet

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Merci pour vos bons voeux.
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Ah Claude DAGENS ! Vous m’en direz tant ... :)
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Ouf ! Enfin "ça" bouge ...
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Où sont les feeeeeemmes ?????
http://religions.blogs.ouest-france.fr/archive/2015/01/05/le-second-synode-sur-la-famille-se-prepare-maintenant-13219.html
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AGG.

Voir en ligne : http://gouinguenetagnes.blogspot.fr/

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Pour être complet, vous auriez pu ajouter que le cardinal Kasper n’aime pas (non plus) les épiscopats africains, paraît-il trop conservateurs sur les questions de la morale sexuelle et de la famille. Mais bon ... Le cardinal Kasper (81 ans ...), c’est le symbole d’un monde qui passe.

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