Parution : 14 janvier 2015
Amnesty International : Les combats d’aujourd’hui et de demain

Dans le précédent "Golias Hebdo", nous évoquions la mobilisation organisée le 10 décembre par Amnesty International France. A la suite de cette Journée internationale des droits de l’homme, qui a donné lieu à de nombreux témoignages, sa présidente Geneviève Garrigos a bien voulu nous accorder une interview.

Golias Hebdo : Quel constat aujourd’hui, après les interventions des personnalités invitées durant la Journée internationale des droits de l’homme du 10 décembre ?

Geneviève Garrigos : Cette journée était tournée vers les combats d’aujourd’hui et de demain. Le 10 décembre, nous commémorions également le trentième anniversaire de la Convention contre la torture, pratiquée par la très grande majorité des Etats. Jason Writgh, avocat de détenus de Guantanamo, a souligné combien Guantanamo était un « concept » plus qu’un camp d’enfermement. Un « concept » qui a érigé l’utilisation de la torture en nécessité, broyé la vie de milliers d’hommes à travers la planète et « inspiré » des tortionnaires pour réprimer encore plus sévèrement leur population.

G. H. : L’intervention d’Edward Snowden, en téléconférence, a également représenté un grand moment...

G. G.  : Autre enjeu, les libertés individuelles, le droit à la vie privée, à l’ère du numérique. Les révélations d’Edward Snowden sur l’ampleur des systèmes de surveillance, mis en place par les Etats-Unis, ses alliés et tous les Etats qui en ont les capacités, ont de quoi nous effrayer. Pourtant, comme pour l’utilisation de la torture, la plupart des citoyens acceptent ces violations flagrantes de leurs droits, persuadés, qu’étant innocents, cela ne les concerne pas. Aujourd’hui à Guantanamo, une soixantaine de personnes « libérables », c’est-à-dire pour lesquelles aucun chef d’accusation ne peut être retenu, sont encore détenues parfois après dix ans de torture, de mauvais traitements, privées de tout contact avec leur famille parce qu’elles ont été enlevées, voire vendues pour quelques dollars, suspectées d’appartenir à un mouvement terroriste. Avant ces hommes, des centaines ont déjà été libérés. Comme eux, ils pensaient être innocents, n’avoir rien à craindre avant de se retrouver à Guantanamo. Dans un système où chacun est sous surveillance, où toutes les méthodes sont justifiées pour faire avouer, qui peut nous garantir que demain ce ne sera pas notre tour d’être enfermé à vie dans un autre
Guantanamo ?

G. H. : Quel serait, selon vous, le plus grand danger pour les libertés individuelles et collectives ?

G. G. : Avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du système soviétique, nous avons imaginé que le monde débarrassé de la « guerre froide » mettrait fin à la raison d’Etat, et aux restrictions des droits civils et politiques. Ce rêve a été de courte durée. Le 11 septembre et la « guerre contre le terrorisme » déclarée par George Bush ont ouvert la porte à des violations de droits humains à l’échelle planétaire par des Etats démocratiques. Nous sommes entrés dans une période de peur, peur du terrorisme, peur de la précarité, alimentée par les discours sécuritaires et de crise économique qui conduisent au rejet des autres. Ces périodes sont toujours dangereuses, car les populations acceptent les restrictions à leurs droits les plus fondamentaux au nom de la sécurité, et suivent les discours populistes qui véhiculent la haine et l’exclusion. Cette peur est, de mon point de vue, le plus grand danger qui menace nos droits, car il est d’autant plus facile pour les Etats de les restreindre lorsque nous les soutenons.

G. H. : Cette année marque aussi le trentième anniversaire de la catastrophe de Bhopal, à laquelle Amnesty a accordé une attention particulière...

G. G. : Bhopal est une catastrophe symbolique par son ampleu, avec plus de 22 000 personnes tuées et 500 000 toujours intoxiquées, et l’impunité dont bénéficie la multinationale à l’origine de ce drame qui n’a rien fait pour aider les victimes. Bien au contraire. Avoir gain de cause sur Dow Chemical, ce sera une victoire pour les habitants de Bhopal et fera jurisprudence dans d’autres affaires où le manque de diligence des multinationales est à l’origine de graves violations.

G. H. : Ce qui nous amène à une proposition de loi en faveur de la responsabilité des multinationales que vous soutenez.

G. G. : L’impunité dans l’affaire Bhopal résulte de la construction juridique que les multinationales élaborent pour permettre à la maison mère donneuse d’ordre et qui centralise les profits, de se déresponsabiliser des actes commis par la filiale qui opère à l’étranger. Avec le Projet de Loi1 qui a été déposé, notre volonté est de rétablir un lien de responsabilité sur toute la chaîne, depuis le donneur d’ordre jusqu’à l’exécutant. Les victimes doivent pouvoir accéder à des recours et obtenir des réparations.

G. H. : Constate-t-on une évolution sur la question des droits de l’homme et dans la prise de cosncience ?

G. G. : Dans de très nombreux pays, nous voyons les personnes manifester pour demander le respect de leurs droits. Chaque jour dans le monde, des militants sont arrêtés, condamnés de façon arbitraire, assassinés parce qu’ils réclament les libertés qui leur sont refusées. La réponse des Etats est souvent violente, disproportionnée, mais l’aspiration des individus à la liberté, la revendication de leurs droits sont plus forte que la répression. Même dans des pays comme l’Iran, l’Arabie saoudite ou la Chine, les jeunes, les femmes, trouvent des nouvelles formes de lutte y compris sous la menace de condamnation à la peine de mort. De notre côté, nous devons les soutenir et exiger de nos gouvernements que leur diplomatie ne soit pas basée uniquement sur les échanges et les intérêts économiques.

G. H. : Quels sont les parties du monde où l’Etat de droit est le plus remis en cause ?

G. G. : Un Etat de droit est un Etat qui applique la loi et garantit un accès égal aux droits à tous les individus. La tentation est forte pour les Etats de s’affranchir de la loi ou de discriminer les populations. La question que nous devons nous poser
est : Où l’Etat de droit est-il garanti aujourd’hui ? Où n’a-t-il pas régressé ? Que ce soit en Russie, en Chine, en Iran, au Nigéria, au Mexique, nous voyons que les populations sont victimes d’abus de la part des forces d’Etat, sont condamnées lors de procès inéquitables, parfois à mort et cela en toute impunité. L’Etat de « non
droit » protège ses institutions, pas les citoyens. De même, lorsque les Etats-Unis, les pays de l’Union européenne, pour ne citer qu’eux, adoptent des lois antiterroristes qui restreignent les libertés fondamentales et violent les droits humains, répriment de façon disproportionnée des manifestations ou ne mènent pas des enquêtes impartiales et indépendantes sur les abus commis par les forces de police, ne remettent-ils pas en cause les principes même de l’Etat de
droit ? Il est urgent d’inverser la logique mise en place avec la « guerre contre le terrorisme » : nous sommes tous présumés coupables et l’Etat peut utiliser tous les moyens pour nous « démasquer ».

G. H. : La France n’est pas épargnée dans le domaine des discriminations, comme en témoigne la situation des Roms...

G. G. : Depuis quelques années nous avons axé notre travail contre les discriminations en France sur la situation des Roms, notamment les expulsions forcées et les violences qu’ils subissent. Nous sommes frappés de voir cette population victime de préjugés et d’exclusions depuis des siècles, et cela partout en Europe. De nombreux pays ont été condamnés par la Cour européenne des droits de l’homme pour des cas de discriminations, le refus de scolariser, les difficultés d’accès aux droits, y compris pour stérilisation forcée des femmes. En France, les discours politiques de tous bords, en leur refusant le droit de s’intégrer, les condamnent à la précarité, au nomadisme - du fait des expulsions forcées - et à l’exclusion. Pourtant, ils ne rêvent que de travail, d’une maison en dur, d’enfants qui prennent chaque jour le chemin de l’école. Nous nous battons pour que leurs droits soient respectés, et aussi pour que les préjugés et les stéréotypes soient battus en brèche. C’est un combat majeur, car accepter qu’une population soit rejetée comme le sont les Roms, c’est la porte ouverte à toutes les exclusions, c’est remettre en cause l’égalité en droits et en dignité pour tous les êtres humains. C’est remettre en cause l’universalité des droits et donc les valeurs qui fondent notre relation avec les autres. Nous devons gagner le combat des Roms pour eux et pour nous tous.

1. 1. Proposition de loi déposée le 6 novembre 2013 à l’Assemblée nationale. Elle est le fruit du travail réalisé par la plateforme d’ONG, dont Amnesty International, au sein du Forum citoyen pour la responsabilité sociale et environnementale des esntreprises.

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