Parution : 12 mars 2015
Maltraitance

J’ai entendu sur France Inter, le 3 mars dernier, à l’émission Le téléphone sonne, une excellente discussion sur la maltraitance dont sont victimes les enfants. Ce qui m’a frappé est l’extrême complexité de cette question.

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D’abord il a été dit que l’enfant maltraité par ses parents se sentait coupable de cette maltraitance. Dans cette réaction a priori paradoxale (on attendrait plutôt une révolte) je vois resurgir un fond archaïque de l’humanité, qui rattache toujours le malheur à la culpabilité. Voyez les deux sens de notre mot « misérable » (malheureux et méchant). Dans la Bible l’homme frappé par le malheur (un aveugle par exemple) est censé avoir mérité son sort, et Job accablé s’entend dire par ses amis qu’il a péché. C’est le vieux fantasme théologique de la rétribution, pendant occidental du karma indien, qui lie le sort qu’on a à ce qu’on mérite. Ainsi disons-nous encore lors d’une épreuve : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? »
L’enfant attend naturellement de ses parents qu’ils l’aiment, et il voit en eux, comme on peut voir en Dieu, l’archétype de la bonté. Si la réalité dément cette attente, il s’accuse lui-même, au lieu de les incriminer. Aussi peut-il refuser d’en être séparé, car affectivement il tient à leur présence auprès de lui. Même complètement « saboté » par eux, comme il se voit dans l’effrayante et lucide Lettre au Père de Kafka, son « placement » ailleurs n’est pas toujours une solution aisée.
La question se complique encore quand certains anciens enfants maltraités deviennent à leur tour plus tard des parents maltraitants. N’ayant jamais réfléchi froidement à ce qui leur est arrivé, ils croient normal ce type de comportement, qu’ils répètent. La leçon générale est qu’il faut se libérer, par la réflexion, des attentes « archétypales ». Certes nous les projetons naturellement sur nos géniteurs : le père doit être le Père, le Re-père, quoi qu’il fasse. Mais enfin la vie doit être un combat entre les projections primitives et les perceptions réelles. On ne peut pas rester toujours dans la fantasmagorie et la sujétion. Et ce que je dis ici des enfants vaut aussi pour beaucoup de croyants qui vivent leur religion sur le même mode.

Voir aussi : On ne répond pas à son père...

45 commentaires
Egun on (bonjour) MT. 14 mars 2015 14:42, par Agnès Gouinguenet

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Oui, phénomène très complexe car probablement multifactoriel.
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Je connais une personne, maltraitée par son père, qui a maltraité ses enfants. Son oncle paternel (donc frère de son père) a maltraité tous ses enfants. Je connais certain-e-s des descendant-e-s. Tocs, addictions et tutti quanti ...
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Facteur génétique hautement probable.
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Sans oublier ce que j’appelle "l’hérédité psychopathologique réactionnelle, non liée aux gènes". Les tristes séquelles psys, transmissibles.
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A mon avis, les maltraité-e-s prennent des risques en mettant au monde absolument ; Georges Brassens a eu raison de ne point faire d’enfant ; ses poèmes remplacent tant "si bien" les séquelles humaines qu’il risquait de laisser derrière lui ; pas fou, le bonhomme.
https://www.youtube.com/watch?v=_B2Sdler8Q8
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Pauvre humanité, qui fait souvent des enfants, pensant y trouver l’amour. Eh bé, faut en discuter avec les notaires ... !
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"Asteburu on" (Bon WE, en basque d’Ustaritz).
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AGG à MT.

Voir en ligne : http://gouinguenetagnes.blogspot.fr/

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Maltraitance Péché Originel 13 mars 2015 22:11, par eliane

Mr Théron, vous écrivez :" je vois resurgir un fond archaïque de l’humanité, qui rattache toujours le malheur à la culpabilité ."
Ne peut-on relier celà à la notion de " Péché Originel " qui est une des bases de la religion catholique et qui a pour but de culpabiliser, d’infantiliser, de soumettre les gens à un prétendu pouvoir supérieur qui serait le " Père " ? .

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Près de chez nous et loin de chez nous @ Michel Théron 13 mars 2015 18:33, par pierre mabire

Michel Théron,
Pour mesurer le problème de la maltraitance d’enfants, il est utile de se rendre aux audiences de tribunaux correctionnels où, tous les jours, des jugements pour coups et blessures sur mineurs sont rendus.
Les coups peuvent être donnés soit par le père, soit pas la mère, soit sous la complicité l’un des deux demeurant passif, ou figé dans la peur d’avoir à subir la violence de l’autre. Dans la majorité des cas, c’est la mère qui donne l’alerte lorsque le niveau de violence devient trop dangereux.
Mais on voit aussi souvent les enseignants faire des signalements lorsqu’ils constatent des comportements d’élève(s) révélateurs de souffrances psychologiques et physiques se traduisant par des résultats scolaires se dégradant à vive allure.
Il est quasi constant de voir que les adultes frappeurs ont été aussi des enfants frappés. Ils reproduisent sur leur progéniture ce qu’eux mêmes ont pu subir, comme s’il devait y avoir une transmission héréditaire de comportements violents.
La Justice est aujourd’hui bien la seule, avec des moyens humains pourtant très réduits, à essayer de faire en sorte que ce lien de la violence reliant les générations soit rompu, pour que tout s’arrête enfin.
Très souvent, les condamnations, selon les cas et les circonstances, sont mixtes – assorties de peines de prison ferme (aménageables autant que possible) et de prison avec sursis ouvrant le champ à la mise à l’épreuve de deux ans avec obligation de soins psychiatriques ou de suivi psycho-thérapeutique, voire encore obligation de cure de désintoxication à l’alcool et/ou aux stupéfiants.
Mais avec un manque criant de magistrats chargés de l’application des peines et du suivi judiciaire, il n’est pas rare que les parents violents, bien que condamnés, ne respectent aucunes de leurs obligations et récidivent.
Lorsque des faits de violence sont constatés au cœur du cercle familial par des proches, voisins, amis, il ne faut pas hésiter à entamer rapidement le dialogue avec l’adulte frappeur et lui faire comprendre que cela ne peut plus durer – même s’il faut se fâcher avec lui car il en va de l’intérêt de l’enfant (ou des enfants). Cela prime au-dessus de tout. Mais le plus souvent, les proches se voilent la face estimant que ce n’est pas leur affaire "à eux".
Bien sûr que les enfants frappés aiment leurs parents. S’ils se taisent et subissent, c’est vrai encore qu’ils ont honte. Honte d’une part de leurs parents qui se comportent de la sorte à leur égard. Honte d’eux mêmes car pour justifier les coups qu’ils leur assènent, les adultes ont toujours de bons motifs du genre « sale fainéant », « menteur », « voleur », etc. L’enfant est non seulement dévalorisé, mais encore menacé : « Si tu racontes tout ça aux gendarmes, tu recevras la correction de ta vie ». Ou encore, plus radical : « Si tu parles, je tue ta mère, ton frère... et ce sera de ta faute ».
Voilà Monsieur Théron toutes ces situations que l’on rencontre dans les cours de Justice et qui font le quotidien d’une vie qui ne fait pas les gros titres des médias car, sinon, à la « une » des journaux deviendrait une rengaine de moins en moins « vendable ».
Les enfants peuvent encore être pris pour otages d’adultes en conflit, sur fond de paranoïa et de narcissisme pathologique. Cela peut s’achever dans le drame absolu : l’assassinat du conjoint et des enfants. Il m’est arrivé, professionnellement, d’avoir à suivre le procès d’assises d’un père ayant égorgé ses trois enfants pour « punir » sa femme qu’il soupçonnait sans raison d’avoir des amants.
Autre domaine de la maltraitance, sur laquelle le monde occidental ferme les yeux : l’excision des fillettes en Afrique et certains pays d’Asie. Chaque jour, près de 8000 petites filles subissent l’ablation de leurs attributs sexuels externes (clitoris, lèvres...). Elle sont des milliers à être infibulées. 90% des Egyptiennes sont victimes de ces mutilations. Idem au Mali... Une maltraitance institutionnelle qui passe sous le rouleau compresseur des intérêts des Etats et de leurs diplomaties... Le nôtre par exemple où ce sujet n’encombre surtout pas les relations entre les chefs d’Etats et de gouvernements respectifs.
Ce drame extrême de la maltraitance, car c’en est un, est international.
On en parle ici : http://frapinath.com/

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Maltraitance 12 mars 2015 22:56, par Françoise

Bonsoir Michel

Un enfant maltraité qu’il soit battu ou agressé sexuellement ou harcelé moralement et psychologiquement par des parents proches, va commencer par être sidéré, ahuri par le comportement violent de ses parents. Il y a un ressenti de profonde étrangeté, de surréalisme aussi. L’enfant pense que le parent violent est habité par une sorte de vampire qui le métamorphose le temps de la violence. Je vous dis ça parce que c’est ce que j’ai ressenti lorsque j’étais enfant face aux agressions et violences familiales que j’ai subies. C’est tellement hallucinant de voir le parent devenir violent que ça statufie l’enfant. Et il se dit : mais ce n’est pas possible...on dirait que mon père, ma mère, ma grand-tante, mon oncle, mon cousin sont possédés par une sorte de démon.

Il y a chez l’enfant l’envie de croire que ce n’est qu’un mauvais cauchemar, que le parent peut s’amender ou qu’il ne savait sans doute pas ce qu’il faisait en lui faisant du mal. Cette situation dure longtemps, parfois toute la vie...L’idée que le parent puisse être violent par essence ou par volonté sadique de lui faire du mal voire de le tuer, est juste insupportable.
Alors pour relativiser cette violence, la mettre à distance aussi, l’enfant se dit et peut dire parfois publiquement qu’il est la cause de cette violence. Ce qui lui permet de supporter cette violence si elle est récurrente et d’opérer d’avance une forme de pardon vis à vis de l’agresseur qui est aussi le parent donc devant incarner le protecteur.
L’enfant entre dans une forme de soumission à l’agresseur parce qu’il en a peur mais aussi parce qu’il veut se protéger du désespoir qui naît avec l’arrivée de la violence : l’angoisse de l’abandon. L’enfant se sait dépendant de l’adulte. Donc la pire chose qui peut lui arriver c’est le rejet définitif de l’adulte. Ce serait pire que les coups, les violences sexuelles, les violences morales pour l’enfant. La trahison de l’adulte avec la violence rend l’enfant extrêmement inquiet et perpétuellement angoissé d’un abandon définitif. Donc l’enfant s’efforcera de nier la violence, parfois dira qu’il en est cause pour ne pas trahir le parent maltraitant et se sentir encore plus abandonné et en souffrance. Et puis le parent maltraitant va maintenir chez l’enfant l’idée qu’il est coupable de mauvais comportements justifiant comme punition des coups, des humiliations et d’autres maltraitances. Ce qui va enfoncer l’enfant dans la logique du "je mérite la violence".

Voilà pour l’aspect de façade de la maltraitance.
Mais au plus profond de la psyché enfantine, le corps va traduire la fracture faite par la violence parentale, familiale. Déjà neurologiquement. Quelqu’un qui a subi des violences physiques, psychologiques, sexuelles va avoir des zones fracturées au niveau des connexions neuronales, fractures qui se voient via les IRM. Et puis tout un tas de manifestations physiques, psychologiques vont manifester le malaise, la souffrance de l’enfant : vous pouvez ainsi avoir des enfants qui vont avoir des phobies, des conduites à risques, des addictions, des gestes compulsifs, des tocs aussi, une énurésie, des gestes d’automutilation. L’enfant va souvent retourner la colère qu’il ressent contre la situation de violence contre lui-même. Plus la violence subie est régulière et dure depuis la prime enfance, plus les fractures s’aggravent dans le cerveau, pouvant parfois chez certains enfants, créer des pathologies psychiatriques graves.
Ce qui aggrave ces souffrances extrêmes, c’est le déni de la société vis à vis des violences que subit l’enfant. Déni qu’on va retrouver aussi bien à l’école, que chez le médecin, que dans l’espace public en général. Ce qui va pousser l’enfant lui aussi au déni et puis lorsque la souffrance est trop forte, va se produire une amnésie traumatique qui peut gommer momentanément les violences dans l’esprit de l’enfant.
Il faut souvent attendre des années, parfois plusieurs dizaines pour que l’enfant devenu adulte sorte du déni. Souvent après un choc ou une autre agression qui fait écho à la première, celle qui a initié la douleur.
Quant à ceux et celles qui choisissent d’agresser à leur tour (fait rare, il faut le souligner), c’est souvent parce qu’ils ont intégré la violence comme une valeur positive, un moyen de pouvoir enrayer la douleur initiale aussi en la déchargeant sur autrui. Il me semble que ça doit correspondre chez eux à une sorte de purge des souffrances qu’ils ont ressenties dans l’enfance. Et je pense aussi, enfin du moins c’est ce que j’ai cru comprendre chez mon paternel (qui avait été aussi abusé dans son enfance par sa mère et sa tante) qu’il s’agit de domination totalitaire : une forme extrême de possessivité (liée aux violences initiales subies) qui ne peut être rassurée que par l’usage de la violence sur autrui.

Le docteur Muriel Salmona, psychiatre-psychothérapeute, chercheuse et formatrice en psychotraumatologie et en victimologie a lancé depuis début mars une grande campagne contre le déni vis à vis des violences subies aussi bien par les femmes que les enfants. Elle y explique ce que je viens de vous expliquer mais bien mieux que moi.

Je vous mets le lien sur le site créé pour cette occasion. A faire circuler pour faire reculer la violence et le silence sur la maltraitance.

http://stopaudeni.com/campagne-stop-au-deni-2015

Bonne soirée, Michel

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- Dans la rubrique: Le blog du Sacristain

Le dernier livre de Michel Théron, Sur les chemins de la sagesse, est disponible sur commande en librairie, ou directement sur le site de son éditeur BoD https://www.bod.fr/livre/michel-theron/sur-les-chemins-de-la-sagesse/9782322080823.html (248 pages, 9,99 euros)

Michel Théron
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