Parution : 28 avril 2015
Ressentiment

Il paraît que dans certains établissements d’éducation, principalement collèges et parfois aussi lycées, les bons élèves sont montrés du doigt et stigmatisés par leurs camarades qui réussissent moins bien, en plus grand nombre évidemment. Il se produit comme un effet de meute, où l’on s’acharne sur quiconque sort du rang, en s’élevant au-dessus du niveau commun. On pourrait penser, mutatis mutandis, à la pathologie de la démocratie telle que l’analyse Montesquieu dans L’Esprit des lois, où l’esprit d’égalité est perverti en « esprit d’égalité extrême », nous dirions aujourd’hui en égalitarisme. Ou encore au paradoxe souligné par Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique, selon lequel l’acharnement en faveur de l’égalité est plus puissant à proportion que l’inégalité concerne moins d’individus.

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Mais cette invidia democratica, cette haine égalitaire et nivelante vis-à-vis de toute supériorité, n’est qu’une illustration du phénomène plus large du ressentiment, tel que Nietzsche l’a analysé dans La Généalogie de la morale, et tel qu’à sa suite Scheler l’a illustré dans L’Homme du ressentiment. « Devant de grandes qualités, disait Goethe, l’unique salut est l’amour ». Mais au lieu d’admirer celui qui en est pourvu, l’homme du ressentiment le jalouse et s’en venge en le dénigrant. D’abord il nie que ces qualités existent vraiment en celui qui les possède : valeurs niées. Et ensuite il en reconnaît l’existence, mais nie qu’elles sont de vraies qualités : valeurs falsifiées. C’est la fable bien connue Le Renard et les raisins  : ne pouvant y atteindre, le Renard dit d’abord que les raisins mûrs ne le sont pas : « Ils sont trop verts ». Ensuite il dira que le « doux » est mauvais. Et ainsi la médiocrité devient la vraie valeur, et la réussite est dévalorisée.
Ce ressentiment est très répandu aujourd’hui, dans une société égalitaire qui n’admet pas une quelconque supériorité : j’ai montré qu’il existe dans les réactions fielleuses de beaucoup d’internautes, où la meute s’acharne sur certains pour les lyncher (voir mon billet Cloaque, Golias Hebdo n°380). Aussi bien faut-il toujours défendre, contre la jalousie des médiocres, ceux qui cherchent à s’en distinguer.

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Ressentiment 4 mai 2015 01:53, par Françoise

Bonjour Michel

Les situations que vous décrivez ont toujours existé. De tout temps. La stigmatisation des plus intelligents, des plus doués dans telle ou telle matière, telle ou telle activité, s’est toujours faite. Et pas seulement à l’école. Vous retrouvez cela aussi en entreprise. Ainsi, se sont toujours les plus mauvais employés qui sont récompensés et souvent titularisés alors que les meilleurs sont accusés de faire du zèle, vivent très souvent du harcèlement moral et des situations d’oppression terribles. De même simplement dans une famille. Les personnes douées en quelque chose sont parfois marginalisées au lieu d’être encouragées, aidées, soutenues. La personne douée effraie, met une distance d’emblée et quelque part trahit le groupe qu’il soit familial, professionnel, scolaire, amical...

Cela n’a rien à voir ni avec l’égalitarisme ni avec la démocratie. Cela a à voir avec l’esprit humain relativement médiocre et préférant toujours vanter la médiocrité plutôt que l’intelligence. S’élever intellectuellement, culturellement, techniquement, artistiquement nécessite des efforts, de l’énergie, du temps que la grande majorité ne veut pas prendre pour plein de raisons différentes, des plus pragmatiques aux plus farfelues. Le fait que certaines personnes n’aient pas à faire beaucoup d’efforts pour comprendre, apprendre, reconnaître, saisir une problématique, un sujet, créer, amener un raisonnement original, constitue donc une forme d’insulte pour le plus grand nombre qui n’a naturellement pas cette maîtrise ou qui même après des années de travail, n’aura jamais cette aisance.
Il faut donc casser la personne douée, la briser, la détruire d’une façon ou d’une autre. Cette destruction permet au groupe de survivre à sa médiocrité sans avoir besoin de se remettre en question sur cette médiocrité.
Aujourd’hui ce qui me frappe davantage que ces comportements, c’est l’amour de la médiocrité dans toutes les franges de la société y compris chez les élites.
Ce qui montre un snobisme mais aussi une inculture incroyable... J’avais remarqué cela il y a déjà quelques années, au moment de l’avènement au pouvoir de Sarkozy où nous avions eu une sorte d’explosion décomplexée de vulgarité, de comportements outranciers dans l’étalage de l’argent, des richesses et en même temps dans une démonstration décomplexée d’inculture notoire. Voir l’excellent documentaire de Gilles Perret avec Sarko aux Glières, c’est un cas d’école ( titre du documentaire : Walter retour en résistance). Et depuis, même si en apparence nous avons changé de camp au pouvoir, on observe encore une aggravation de ce type de comportement. Qui déborde également dans les médias qui font du divertissement flattant la médiocrité humaine et la bêtise la plupart du temps, du remplissage commode pour rendre les cerveaux disponibles à la publicité...bref, une désolation !
Il en résulte un appauvrissement des savoirs alors que la possibilité de s’instruire est aujourd’hui décuplée avec internet et tout ce qui concerne la numérisation de données culturelles, littéraires, artistiques, scientifiques, etc.
Je suis toujours frappée de constater à quel point beaucoup de gens vont à la facilité, à l’esbroufe, au buzz, et se font avoir dans les grandes largeurs alors que l’information la plus intéressante, pourtant parfaitement visible, va complètement leur passer par dessus la tête...
Si les grands de ce monde ne peuvent pas, hormis via les intégristes toutes religions confondues, freiner l’accès à l’instruction scolaire pour tous et toutes, le brouhaha de divertissement permanent et le touffu informatif et médiatique créent un brouillage suffisamment épais pour faire écran entre la personne et la culture. ce n’est même pas une question de niveau, de statut social aujourd’hui. Ca dépasse ce cadre-là. Cela relève d’un certain discernement et d’un sens de l’observation qui ont hélas tendance à se perdre...

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Bonjour MT. 3 mai 2015 08:13, par Agnès GOUINGUENET

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La jalousie est meurtrière.
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Demandez à Abel, qui fut tué par son frère Caïn, car ce dernier pensait que Yahvé préférait les offrandes d’Abel aux siennes ... Genèse 4, 1 - 8.
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Imaginez le carnage, si Caïn avait pu utiliser à son profit un troupeau de requins ...
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BRAVO d’avoir réussi votre vie. FELICITATIONS !
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Adiskidetasun askeak (amitiés libres, en basque de Bilbao).
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AGG à MT.

Voir en ligne : http://blogs.mediapart.fr/blog/agne...

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Ressentiment 2 mai 2015 21:49, par FXM

Bonjour Michel,

Cette méditation résonne dans mon âme ! J’observe et aussi tente de limiter cette lassitude en famille ou dans mon travail d’enseignement, ce n’est pas formidable... Le rappel de la fable de La Fontaine évite, les jours de morosité, de restreindre ce phénomène au monde actuel.

Dans les écoles et principalement au collège il me semble que ce rejet collectif et presque unanime porte sur "l’effort intellectuel" et sur l’intérêt à "comprendre le monde". Les élèves se regroupent sans excès de réflexion, au plus simple, et par atavisme en une sorte de meute. Comme dans tout groupe peu policé, il ne fait pas bon d’être minoritaire...

Le scientifique que je suis reste toujours curieux des "mécanismes du monde" depuis l’école ; à ce propos, je parlerai presque d’émotion intellectuelle. Mon caractère utopique aurait tendance à la définir comme le lieu de transmission d’une culture et d’un savoir, un point de vue certainement minoritaire.

L’opposition des deux aspects est évident. La question "politique" de définir (le rôle de) l’École reste, et la réponse d’une génération n’est pas nécessairement celle de la précédente. À cela s’ajoutent les besoins de la société, les attentes des citoyens-parents, le coût de son organisation et de son fonctionnement, les influences sur les jeunes générations, les évolutions pédagogiques, etc. J’en arrive même à m’étonner qu’il reste des élèves (assez nombreux en définitive) pour qui l’école joue son rôle de transmission !

En tout cas, je remercie chaleureusement Michel de permettre avec sympathie et sincérité ces échanges de points de vue.

Bien cordialement.

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Ressentiment 2 mai 2015 21:00, par françois (plus que jamais ni papiste, ni romain...)

BON soir ( ou jour...) Michel Théron,

Si lors de précédents "posts" j’ai réagi de façon un peu "cavalière" à ton égard, je te prie avec ferveur de bien vouloir m’en excuser et de ne pas m’en tenir rigueur... Merci...!
Ton "Ressentiment" m’apporte un éclairage nouveau sur ta démarche intellectuelle et les raisons qui te poussent à intervenir sur ce forum.
Toi, le "bon élève", tu dois effectivement te sentir stigmatisé par des réactions de gens tels que moi, qui ont le "sentiment de réussir moins bien"...
"Ce ressentiment" écris-tu, est très répandu aujourd’hui, dans une société égalitaire qui n’admet pas une quelconque supériorité ".
Et tu insistes en écrivant : " j’ai montré qu’il existe dans les réactions fielleuses de beaucoup d’internautes, où la meute s’acharne sur certains pour les lyncher (voir mon billet Cloaque, Golias Hebdo n°380). Aussi bien faut-il toujours défendre, contre la jalousie des médiocres, ceux qui cherchent à s’en distinguer."
Je m’incline donc devant toi qui es "supérieur" à moi, le "médiocre" probablement "jaloux"...
Distingues-toi, Michel... il en restera toujours quelque chose...
Bien fraternellement...!

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Ressentiment@ Michel Théron 30 avril 2015 19:14, par Dominique

Merci pour ce joli billet ! Envie et jalousie sont les deux mamelles du ressentiment...

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- Dans la rubrique: Le blog du Sacristain

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Michel Théron
Parution : 21 novembre 2017
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