Parution : 6 mai 2015
Mensonge

Dans l’émission de Mathieu Vidard La Tête au carré, diffusée sur France Inter le 21 avril dernier, on s’est interrogé sur un sondage surprenant du site spécialisé Medscape : 4 médecins français sur 10 se disent prêts à mentir à leurs patients, par exemple pour minimiser les risques d’un traitement ou d’une intervention de façon à favoriser leur adhésion. Or un professeur de médecine a condamné cette habitude, qu’il a imputée aux pays latins, et a défendu une franchise totale, comme c’est le cas, a-t-il dit, dans les pays anglo-saxons.

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Cette opposition culturelle me semble pertinente. Le professeur aurait pu ajouter que ces pays anglo-saxons sont en grande majorité protestants, et que le protestantisme, dans sa radicalité puritaine, défend en toute chose la transparence et le refus du mensonge. Cependant je défendrais volontiers ici la position inverse. Je sais bien que le mensonge délibéré est moralement condamnable, quand il sert les seuls intérêts de celui qui le profère. Mais dans bien d’autres cas je pense que l’homme n’a pas forcément besoin d’une franchise totale, et que le mensonge peut être charitable, ou comme on dit « pieux ». Dire la vérité à un patient condamné par le diagnostic peut le faire s’effondrer, et cela même s’il l’a demandée. Car on peut demander à la connaître, par présomption de ses forces à la supporter, mais secrètement ne pas le désirer. On vante toujours le « droit de savoir ». Mais il y a aussi celui d’ignorer. On peut tuer quelqu’un en ne lui mentant pas.
Lao-Tseu dit très bien que la voie vraiment voie n’est pas une voie constante. La morale ne relève pas de cet « impératif catégorique » par quoi le protestant Kant la définit, ne faisant que laïciser les commandements religieux du Décalogue, comme Schopenhauer l’a bien vu dans Le Fondement de la morale. La morale des Anciens était seulement hypothétique, parénétique, ne donnant que des conseils, jamais des ordres. Car on a toujours affaire dans la vie à des circonstances, des situations toujours variables, devant lesquelles aucun présupposé, aucune conduite définie a priori ne tiennent. Péguy le disait très bien : « Kant a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

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Mensonge versus choix 11 mai 2015 17:19, par Françoise

Bonjour Michel

Je ne suis pas sûre que le mensonge vis à vis d’un traitement lourd, voire dans un cas extrême, le fait que la personne est condamnée soit quelque chose de positif. Dans le cas d’une condamnation suite à un cancer identifié trop tard et à un stade trop avancé, l’annonce si elle sidère, terrifie dans un premier temps permet de vivre deux fois plus intensément le temps qui reste chez le malade. J’ai deux proches qui ont vécu cela et comme ils étaient des gens qui déjà croquaient la vie à belles dents, ils ont mis encore plus les bouchées doubles pour se faire une fin de vie comme ils en avaient rêvé et non pas bardés de tuyaux, de respirateurs et autres. Et cette annonce leur a permis d’organiser leur temps, de réaliser des rêves qu’ils n’avaient pas encore concrétisés et aussi de faire la tournée des proches tant qu’ils étaient en bonne forme. Ils sont donc partis heureux et ayant eu l’impression, même s’ils auraient aimé une rallonge de vie supplémentaire, d’avoir accompli ce qu’ils souhaitaient et d’avoir dit ce qu’ils voulaient dire à nous et au monde. Ce qui finalement était primordial pour eux et ce que nous souhaitons tous et toutes pour notre fin de vie.
Dans le cas d’une annonce de maladie invalidante grave et de traitement lourd, l’annonce nette peut permettre de se préparer, de n’être pas soumis à la maladie plus qu’au traitement. Passé le premier choc de l’annonce, il y a aussi dans la vérité sur un traitement lourd, la possibilité pour le malade de faire un choix réel et libre : soit d’adhérer à la proposition thérapeutique, soit de renoncer pour décider de vivre le temps qu’il lui reste sans la contrainte d’un traitement dont on est même pas sûr(e) parfois qu’il sera efficace et sûr(e) par contre qu’il occasionnera des dégâts irréversibles sur notre organisme. Si les chimios ont beaucoup évolué, vous avez quand même encore un sacré paquet d’effets secondaires notoires qui vous bouffent vos résistances naturelles.

Après, ce choix laissé au patient peut être particulièrement déstabilisant pour le médecin dont le métier est de soigner mais aussi de dominer son patient. Et trois stades du développement humain permettent aux médecins quels qu’ils soient d’exercer une forme de tyrannie culpabilisante à leurs patients : face à des parents d’enfants malades, voire de très jeunes enfants, face à des femmes enceintes, sur le point d’accoucher, face à des personnes âgées. On observe donc régulièrement dans ces trois cas de figures, des comportements médicaux abusifs qui existent moins à d’autres âges ou pour des pathologies bénignes.

Il faut donc soit chez ces patients un sacré tempérament pour tenir tête parfois au médecin qui va vouloir appliquer un protocole écrit comme ça se fait aujourd’hui sans prendre le temps de comprendre, d’observer suffisamment le patient.

Soit il faut des proches relativement forts et pragmatiques pour poser des limites à une certaine volonté d’expériences médicales chez certains médecins (heureusement peu nombreux) avec des patients-cobayes qui ne sont pas en état de pouvoir leur refuser quoi que ce soit.

Ce qui n’est pas toujours simple. Et encore moins tant que le grand public déifie le médecin et que le médecin est persuadé d’incarner la science infuse.
La tradition médicale voit toujours le patient comme un dominé et le médecin comme un dominant. La liberté de choix de fin de vie, de traitement ou pas traitement va à l’encontre du principe de domination qui régit l’ensemble des études de médecine.

Certains jeunes médecins ont compris cela et sont sortis de ce rapport de domination. Mais ils sont relativement rares parce que les nouvelles directives médicales et comptables sur l’hôpital, la gestion des coûts de santé publique (visant la rentabilité et l’occupation maximale des services à flux tendus) permettent encore moins qu’avant, une prise de conscience vis à vis du patient-sujet et non objet. Avec ces procédures, le médecin a augmenté la part administrative et comptable de son travail au détriment du rapport humain avec le patient. Et c’est valable aussi pour l’ensemble du corps médical. Finalement, le médecin reste cloisonné dans une sorte de bulle, coincé entre une administration privée ou publique qui lui dit : "sois rentable avant tout". Et entre une industrie pharmaceutique qui le pousse à prescrire certains traitements (pas forcément toujours très adaptés et parfois faisant plus de mal de que de bien aux patients) à coups de voyages, de récompenses financières diverses et variées...Où est dans tout ça la liberté du médecin ? On la cherche. Et donc au final, qui paye les pots cassés ? Forcément les patients qui sont conditionnés à obéir au médecin.

Le mensonge rajouté à tout ça ne permettra plus au patient de choisir ce qu’il veut pour son corps, sa santé. Mais lui volera sa dignité qui réside justement dans cette liberté de choisir, de décider ce qu’il veut pour lui-même : que ce choix soit celui du refus de prise en charge comme de la prise en charge médicale.
Nous n’en sommes plus à l’époque où la majorité des gens étaient tellement ignares et incultes qu’on pouvait leur imposer n’importe quoi.
L’éducation, l’accès à des soins médicaux mais aussi le bon sens individuel, font que depuis déjà près d’un siècle, les gens sont en capacité de pouvoir décider avec plus de discernement ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas.
Cette évolution des mentalités contrarie beaucoup les professions qui jusqu’à présent étaient établies comme dominantes, omniscientes, omnipotentes. Il faut réinventer le rapport à l’autre non de façon unilatérale et totalitaire mais dans le sens d’une écoute et d’une empathie qui permettent véritablement d’adapter la proposition médicale, éducative pour aider au mieux chaque individu. Ce qui est très intéressant : encore faut-il toutefois qu’il n’y ait pas blocage et cristallisation des anciens dominants dans un comportement autoritaire, anciens dominants devenant progressivement ces dernières années des conseillers et surveillants santé.

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Mensonge 9 mai 2015 20:08, par Alain

Je pense qu’il faudrait aussi avoir l’avis du "patient". En effet, j’arrive toujours à l’hôpital avec le sentiment qu’on va me vendre de la salade, que j’y aille pour moi, pour un de mes enfants, ou pour un proche.

Alors, on se méfie de tout. On cherche des contradictions entre les affirmations des infirmières. On consulte le dossier accroché au lit, dans l’espoir de trouver quelque chose. On cherche le médecin : il n’est pas là, je vais voir, il est passé par ici, il passera par là...

On le coince quelque part : mais oui, on s’en occupe, ne vous inquiétez pas, revenez demain, au revoir...

J’ai retrouvé ce texte de formation des médecins datant de 1947 :

"Examen du malade en clientèle", par O et H Dousset, Librairie Maloine, Paris, 1947.

Quelques extraits des "indications générales sur l’examen des malades" :

L’entourage, surtout s’il s’agit d’une mère (toujours plus inquiète que le malade) essaiera de lire sur votre visage l’impression que vous produit votre examen ; restez calme. (Pour tous vous êtes l’homme qui sait, l’homme qu’une auréole mystérieuse environne, celui dont la parole est tabou. Ne détruisez, ni par votre mise, qui doit être correcte, ni par votre tenue, qui doit être digne, ce prestige qui vous précède).

Soyez doux, sans être familier, adressez au malade, si vous le jugez conscient, quelques paroles de réconfort, par exemple que vous regrettez les circonstances qui vous font faire sa connaissance ou qui motivent votre visite, mais que, d’avance, à en juger par certains signes qui ne trompent pas, vous pouvez lui prédire une guérison assez proche..

Installez-vous à contre-jour, si cela est possible...
Formulez un traitement, toujours par écrit. Le malade qui sort du cabinet sans ordonnance est porté à considérer que son affection comme très bénigne, ou à croire qu’il n’a pas été pris au sérieux...
Sans doute quand la situation sera désespérée, vous n’irez pas l’annoncer au malade... Vous direz, par exemple, qu’il n’a pas à s’inquiéter de l’époque à laquelle doivent se produire les améliorations, que l’état dans lequel il se trouve fait partie de la marche normale de la maladie, et que les améliorations arriveront à leur heure et à son insu. A une mère, à une épouse, vous direz que l’état est excessivement grave, mais qu’une amélioration peut se produire. A l’entourage immédiat vous devrez toute la vérité : on vous pardonnera d’avoir annoncé une fin prochaine, on ne vous pardonnerait pas de ne pas l’avoir prévue...

A propos des maladies du poumon : L’examen doit être complet et pratiqué chaque fois que cela sera possible sur le malade complètement nu. ... Ne vous pressez pas, prolongez-le tout le temps que vous le jugerez nécessaire : par suite de sa tenue d’abord, par l’effet de votre examen ensuite qu’il sent peser sur lui, qui le diminue et qui lui en impose, votre client perd sa personnalité pour devenir un malade confiant en votre savoir.

Apparemment, rien n’a changé.

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Parution : 21 septembre 2017
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