Parution : 27 octobre 2015
Selfie

C’est une photo que l’on fait de soi-même, au moyen par exemple d’un téléphone portable, pour ensuite être diffusée sur Internet, à l’adresse des réseaux sociaux. Le néologisme est forgé sur l’anglais. Les Canadiens francophones, qui ont à se défendre plus que nous contre cette langue envahissante, ont forgé le mot d’« egoportrait », qui nous est évidemment bien plus compréhensible. Mais il est vrai qu’« autoportrait » existait aussi chez nous, depuis longtemps.

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La mode du selfie relève de cette tendance de la modernité à se mettre en scène et à se contempler de façon complaisante en n’importe quelle occasion, de ce que Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance », et aussi de cet éthos de l’amusement constant et systématique que Baudrillard appelait la fun morality. C’est une sorte d’onanisme numérique, où l’estime de soi est mesurée au nombre de Like sur Facebook. Se vérifie bien la prédiction de Warhol, selon lequel chacun aujourd’hui peut avoir son quart d’heure de célébrité. L’indigence du contenu importe peu : n’importe quoi convient, anything goes. Ce qui compte, c’est uniquement la promotion superlative du moi, même quand on photographie ses pieds et les expose à tout le monde, dans cette foire de la débilité qu’est très souvent la Toile.
Dans le selfie, parfois, l’arrière-plan est supposé compter. Mais qu’importe qu’on y voie la Joconde, par exemple, si c’est pour lui tourner le dos et sourire niaisement à l’objectif ! Seul est signifié un « Je fus là », et non pas un « J’ai vu ceci ». Et tout se ramène finalement à un : « Voyez-moi ! »
Les cultures authentiques se mettent en question dans leurs autoportraits. Voyez ceux de Rembrandt, par exemple, où se creuse jusqu’à l’abîme l’énigme du moi. Le « miroir » se fait accusateur, et non pas flatteur. C’est que l’homme s’y mesure à un idéal dont il constate, hélas !, la disproportion avec ce qu’il est. Aussi, au narcissique « Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir ! », il faut préférer l’insatisfaction, car elle est constitutive de l’humain, celle par exemple de Baudelaire : « Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage / De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! »

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L’autoportrait 1er novembre 2015 21:22, par Françoise

Bonsoir Michel

Permettez que je change le titre du sujet tellement je hais le mot anglais. Avez-vous remarqué à quel point les gens semblent redécouvrir l’autoportrait via un mot anglais ? Je ne pensais pas qu’une telle chose était possible... Et cela me confond tellement je trouve ces redécouvertes imbéciles.
L’autoportrait en peinture est très intéressant et ne se limite pas à Rembrandt. Nous avons aussi ceux de tellement de peintres (Francis Bacon, Lucian Freud, Van Gogh, Elizabeth Vigée Le Brun, Artemisia Gentileschi, Frida Kahlo, Pablo Picasso, Dürer, Van Eyck, Manet, Courbet pour ne citer que ceux-là), pour qui l’exercice n’est pas de s’autocélébrer mais plutôt de se regarder en face à face et vérité dans un temps donné, mais aussi prendre de la distance vis à vis de soi. C’est cela la fonction de l’autoportrait en peinture. Et cela a une utilité : se peindre comme si l’on peignait une personne étrangère permet de désamorcer la fascination que nous avons tous pour l’humain en général, surtout de face ou de trois quart (avec le regard qui suit le spectateur et le peintre et qui paralyse autant qu’il vampirise l’oeuvre et le créateur). Cet exercice permet une certaine autodérision et relativise l’importance qu’on se donne.

Or je ne suis pas sûre que l’autoportrait actuel sur téléphone portable se fasse dans cet objectif. Je suis d’ailleurs surprise qu’aujourd’hui, internet qui s’appelle la toile (étonnant n’est-il pas au plan du terme ?), soit le seul lieu créatif artistique alors que la peinture contemporaine classique traite encore l’autoportrait. Moins qu’autrefois certes mais c’est un exercice toujours en vigueur chez les artistes.

En tant que prof, je le fais aborder à mes élèves justement pour cette prise de distance mais aussi pour parachever le sens de l’observation poussée, dégagée de l’affect et de l’ego, du jugement.
Au départ, les élèves ont du mal et puis, cette démarche les libère énormément. Après coup, je peux les faire travailler de façon plus imaginative et créative. Ils sont sortis des problèmes identitaires...donc peuvent passer à autre chose artistiquement et accepter leurs propres créations. L’autoportrait dans mon cours, joue un rôle-étape pour passer de la peinture de reproduction à la peinture personnelle et créative.

Dans l’autoportrait actuel, il est surtout question de mise en scène, d’autocélébration. Se sont les équivalents des photos de copains qu’on faisait en groupe lorsque nous étions ados dans les photomatons. C’est se rassurer narcissiquement mais aussi s’afficher médiatiquement. Le souci c’est que c’est une démarche qui dépasse le cadre adolescent. C’est devenu une mode universelle d’autocélébration qui concerne tout autant les adultes. Un passage obligé pour exister. Comme si sans cela, les gens n’existaient pas. Je trouve cela profondément affligeant. Il y a tellement d’autres modes existentiels bien plus constructifs et durables...

Mais quand je vois également que la littérature blanche d’aujourd’hui et ce depuis Proust, est occupée plus que largement par ce qui s’appelle aujourd’hui l’autofiction, je me dis que nous sommes dans une étape humaine extrêmement adolescente et narcissique. Peut-être parce que l’humain est de plus en plus cruel avec lui-même, en détruisant beaucoup de ses sécurités intérieures, ce qui l’oblige à se recréer du narcissisme pour compenser ces agressions.
C’est du moins l’analyse qui me vient en réaction à ce phénomène de l’autoportrait actuel. Je pense aussi bien sûr à Guy Debord et à sa société du spectacle, dont finalement l’autoportrait devient un point culminant de non-sens, non ?

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Bonjour cher MT. 31 octobre 2015 09:01, par Agnès GOUINGUENET

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Pauvre Charles Baudelaire, mort à 46 ans, ravagé par la syphilis !
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Eh oui, désormais on fait soi-même son propre portrait photo ; tout le monde y a droit, contrairement au Studio Harcourt ...
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Bof ! Ce n’est tout de même pas de l’onanisme en public :)
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Peut-être une sorte de lutte compulsive et désespérée, contre l’inexorable et lente usure mortelle du temps.
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A bientôt !
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AG à MT.

Voir en ligne : http://gouinguenetagnes.blogspot.fr/

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