Parution : 24 novembre 2015
Surhomme

C’est l’idéal que Nietzsche proposait à l’homme : s’affranchir des normes morales et sociales, échapper à ce qu’il appelle la « moraline », le désir de tout justifier et contrôler, qui entrave l’élan vital : bref, se situer « par-là le bien et le mal », et entrer par là dans la catégorie des hommes supérieurs, à qui tout est permis.

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J’ai pensé à tout cela en voyant le dernier film passionnant et diabolique de Woody Allen, L’Homme irrationnel. Le héros est un professeur de philosophie dépressif, qui constate qu’aucune morale humaine n’a jamais pu empêcher le mal de triompher dans l’histoire. Aussi décide-t-il de commettre lui-même un assassinat, jugeant celui qu’il choisit pour victime comme indigne de vivre : par son acte, en se comportant en justicier, il retrouvera sa propre estime. Ce qui effectivement se produit : de psychasthénique et découragé qu’il était, le voilà désormais tout rempli d’élan et d’énergie, ayant franchi la barrière des codes moraux ordinaires.
J’ai pensé au cas de Raskolnikov dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, qui assassine la vieille usurière simplement pour se prouver qu’il est un homme supérieur, vérifiant ainsi les idées de Nietzsche. Il y a aussi le cas de Lafcadio commettant un acte gratuit comparable dans Les Caves du Vatican de Gide, et au cinéma celui du héros assassin cynique de La Corde, d’Hitchcock, ou encore celui du chauffeur de taxi dans Taxi Driver de Martin Scorsese, qui se comporte lui-même en Ange exterminateur pour remplacer une morale qu’il juge absente ou inefficace.
Le film de Woody Allen pose le problème suivant : peut-on, même si les morales humaines sont défectueuses et souvent impuissantes, s’en affranchir totalement, même si on y gagne d’échapper à la dépression où mène cette constatation, de se sentir enfin vivre ? Sans déflorer la fin du film, il me suffira de dire que le héros y subira le sort de l’« arroseur arrosé ». Le titre signifie sans doute que les normes et codes, malgré leurs imperfections, ont tout de même une certaine rationalité, et que passer « de l’autre côté » (on the wild side) condamne à une explosion de toute humanité en nous. À se vouloir surhomme, on devient sous-homme.

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Surhomme 30 novembre 2015 22:02, par Françoise

Bonsoir Michel

Je n’ai pas encore vu le dernier Woody Allen, mais j’avais adoré le précédent "Magic in the Moonlight" que j’ai vu en dvd l’été dernier sur le thème de la manipulation et de la magie. Avec comme celui-ci, l’actrice Emma Stone qui semble la nouvelle égérie de Woody Allen.
Dans celui que vous avez vu, je vois une parenté avec "Matchpoint" qui aborde le même thème via un personnage masculin jusqueboutiste, obsédé par sa carrière et sa réussite et qui va pour cela aller jusqu’au crime.
Qui doit rejoindre certains questionnements intérieurs de Allen depuis de très nombreuses années. Une sorte de pan obscur de Allen où il projette sur les autres ce qui l’obsède lui-même. Peut-être en lien avec l’obsession américaine du thème de la rédemption, qu’on retrouve presque à chaque film et souvent aussi dans les livres.
Je me suis demandé il y a quelques années dans quelle mesure Allen comme Polanski (coutumier de ce genre d’interrogation) n’abordent pas ces thèmes pour sortir de cette espèce d’enfermement et de systématisme américain de la rédemption. Et ouvrir un peu les fenêtres et les esprits à d’autres réalités plus complexes, moins binaires, moins religieuses aussi. Un peu comme le marquis de Sade le faisait à son époque, ainsi que Diderot, Crébillon et quelques autres...Puis comme l’a fait Nietzsche à sa façon.
De toute façon, quelle que soit la morale en vogue, chacun se fait sa propre morale, ses propres codes à partir de ce qui a été à la fois transmis familialement mais aussi scolairement, éventuellement religieusement et vécu au plan personnel et au plan relationnel. La dépression ne conduira un individu au meurtre, au suicide que dans la mesure où la dépression réactive une situation passée vécue d’absence de limites, comme un écho du passé qui d’un seul coup, devient une solution, une issue pour sortir du mal-être. Mais à ce moment-là, peut-on parler réellement de choix délibéré de morale personnelle ? N’est-on pas déjà dans une forme de pathologie liée à un climat familial et relationnel abusif qui ressurgit et devient envahissant et permanent lors d’une dépression ?
Je ne vois pas les gens réfléchir sur la question de la morale quand ils tuent, violentent ou se suicident. Mais plutôt l’impression qu’ils obéissent à une forme de survie physique et psychique qui prend le dessus sur eux. Qui peut entraîner chez eux de la griserie, un sentiment de toute-puissance momentané mais pas systématique.Mais est-ce que ce sentiment de toute-puissance correspond à une libération intérieure réelle ? N’est-ce pas plutôt une forme d’aliénation, d’impasse qui surgit immédiatement après le sentiment de toute-puissance ?
Car une fois les limites franchies, il n’y a plus de limites et l’humain n’aura de cesse de retrouver ces limites pour éviter une sorte de fuite éperdue et absurde, sans pouvoir y poser du sens autre que la satisfaction immédiate. Qui forcément, appelle à une satisfaction plus longue, plus complète mais qui suppose un cadre et un projet, donc forcément, vont amener des limites.

Est-ce que finalement la morale telle que nous l’entendons ne se résume pas à un ordre social changeant au gré des époques, des types de dirigeants et des circonstances ?
Peut-on parler de morale permanente, éternelle sans tomber dans la tentation fasciste et fondamentaliste ?
Je ne sais pas si Allen va jusque là dans sa démonstration sur son dernier film mais ça pourrait aboutir à ce genre de raisonnement.

Amicalement
Françoise

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