Parution : 5 janvier 2016
Décalage

Comme beaucoup, j’ai assisté lors de la dernière fin d’année à un concert de Noël. J’ai été frappé par l’énorme décalage entre la beauté des musiques et les paroles de certains chants, qui me semblent aujourd’hui inadmissibles. Il faut donc bien distinguer, comme on dit, l’air de la chanson.

18 commentaires
En pied de l'article.

Ainsi j’ai entendu le Minuit chrétiens !, cette « Marseillaise du croyant ». L’air est entraînant au possible, mais les paroles ? Il est question de la descente sur terre du Messie, « pour de son Père apaiser le courroux ». Cette théologie, qui a effectivement marqué les siècles, relève du plus archaïque des réflexes, celui d’un Dieu en colère qu’il faut apaiser par un sacrifice rédempteur. En outre, l’idée a alimenté un fondamental antijudaïsme chrétien, ce dieu colérique étant celui de ce qu’on appelait l’Ancien Testament, comme on me l’a appris au catéchisme. On me dit que ce chant a été supprimé de la liturgie. Mais il perdure dans les concerts, où il fonctionne parfaitement. Sans doute se nourrit-il de la nostalgie d’un autrefois, où l’on ne faisait pas beaucoup crédit à la réflexion, et où l’on n’était pas très regardant à l’égard des paroles.
J’ai entendu aussi le Panis angeligus, où sur fond de l’admirable musique de César Franck le croyant est invité à voir dans l’eucharistie la « fin des symboles » et à « manger son Seigneur ». Cette affirmation dogmatique de la transsubstantiation, qui date du concile de Trente, clôt tout le « figurisme » que l’Église avait pourtant jusque là pratiqué sans vergogne vis-à-vis de son héritage juif, et en affirmant la réalité littérale de l’ingestion du corps du Seigneur, justifie le surnom de « théophages », mangeurs de Dieu, dont les protestants avaient affublé les catholiques. J’ai bien vu que personne dans l’assistance ne s’arrêtait à ces considérations (au reste, il eût fallu pour cela connaître le latin) : on s’occupait seulement de savoir si le ténor allait se tirer d’une partition bien difficile.
Mais je suis sorti avec en moi plus de mansuétude. Qui reproche encore à la Marseillaise son côté sanguinaire et raciste (le « sang impur ») ? Mes réflexions m’avaient éloigné de l’essentiel : le frisson musical, qui emporte toute raison.

18 commentaires
léger contre sens 10 janvier 2016 19:14, par André Rousseau

Certes le premier couplet reprend une théologie classique, pour l’époque, de la rédemption.
Si l’on regarde de plus près dans le texte, on trouvel pus que des réminiscences de l’esprit de 1848 :

Le Rédempteur a brisé toute entrave : la terre est libre et le ciel est ouvert/il voit un frère où n’était qu’un esclave/ l’amour unit ceux qu’enchaînait le fer
...
Peuple, debout, (dans le premier couplet il est à genoux...) chante ta délivrance..."
....
Enfin comparant la pauvreté de la crèche à la richesse des puissants, cette adresse : "à votre orgueil c’est de là qu’un dieu prêche ; courbez vos fronts devant le Rédempteur.."

Je dois à Jean-Yves Hameline ce regard historique sur un chant dont il s’avère qu’il ne mérite pas tant d’indignité...

repondre message

Décalage 10 janvier 2016 17:37, par FXM

Bonjour Michel, bonne année à tous !

Les émotions musicales sont diverses et variées. Je comprends tout à fait l’analyse de Michel, mais pour ma part, sans culture musicale, j’ai instinctivement la démarche opposée : je fais d’abord attention à la justesse des paroles avant de rentrer dans la musique !

Autour de Noël j’ai (ré-)entendu la chanson "Quand les hommes vivront d’amour..." du chanteur canadien Félix Leclerc, elle me (nous) transporte directement dans une époque (plus) optimiste et confiante ! et depuis sa ritournelle me reste en tête, d’abord à cause de ses paroles.

Bien cordialement.

F.

repondre message

Décalage 7 janvier 2016 13:39, par Vivien

Bonjour Michel Théron,

Je lis dans votre article :

"Ainsi j’ai entendu le Minuit chrétiens !, cette « Marseillaise du croyant ». L’air est entraînant au possible, mais les paroles ? Il est question de la descente sur terre du Messie, « pour de son Père apaiser le courroux ». Cette théologie, qui a effectivement marqué les siècles, relève du plus archaïque des réflexes, celui d’un Dieu en colère qu’il faut apaiser par un sacrifice rédempteur. En outre, l’idée a alimenté un fondamental antijudaïsme chrétien, ce dieu colérique étant celui de ce qu’on appelait l’Ancien Testament, comme on me l’a appris au catéchisme."

Permettez-moi de vous dire que vous ne vous attachez qu’à un des aspects du propos de ce chant.
Cette chanson dit : " Minuit, chrétiens ! c’est l’heure solennelle,/Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous/Pour effacer la tache originelle,/Et de son Père arrêter le courroux."...Il est question de la descente sur terre du Messie "pour effacer la tache originelle, et de son Père arrêter le courroux.". Le "Minuit, chrétiens", n’évoque pas seulement la perspective d’un Dieu en colère qu’il faut apaiser, mais aussi la fameuse "tache originelle", qu’il faut effacer. Le "courroux du Père" est lié à "la tache originelle"...
Mais, cette "tache originelle", c’est quoi ?...
D’après l’article que je lis ici : http://www.betemunah.org/thetree.html#_Toc357944040 , il est question d’un mélange de bien et de mal. En effet, le récit de la Genèse évoque un arbre appelé l’arbre de "la connaissance du bien et du mal". Il n’est pas dit que c’était un pommier ou un figuier, mais il est appelé "l’arbre de la connaissance du bien et du mal"...Il n’est pas appelé "l’arbre de la connaissance", mais "l’arbre de la connaissance du bien et du mal"...D’après l’article dont j’ai collé le lien, cela signifie que cet "arbre" contient un fruit consistant dans un mélange de bien et de mal. Cet article cite un rabbin appelé Haim Volozhiner qui enseigne dans un ouvrage intitulé Nefesh HaChaim qu’avant le "péché originel", Adam savait ce qu’étaient le bien et le mal : mais il était l’incarnation sans tache de la pureté et de la sainteté, dépourvu de tout penchant intérieur vers le mal. Mais après le péché d’Adam, le mauvais penchant(appelé par les juifs "yetzer ra") est rentré dans l’homme au point que depuis, c’est comme si lui-même était mauvais....Un autre rabbin cité par ce texte, Eliyahu Dessler, explique que cette intériorisation du mauvais penchant en l’homme se manifeste du fait que souvent, il affirme vouloir faire le mal : "Je veux faire ceci...Je veux faire cela...", tandis qu’on entend souvent dire : "Tu dois faire ceci...Tu dois faire cela", pour parler d’un devoir qui incombe à l’homme. La "descente sur terre du Messie" a pour but d’effacer ce mélange de bien et de mal.

repondre message

Décalage 6 janvier 2016 09:45, par Françoise

Bonjour Michel,

Bonne Année ! Santé et joie pour vous et votre famille.

Le patrimoine musical a aussi ses errances. Sans parler forcément de musique religieuse. Qui aujourd’hui associe Hitler sur les Carmina Burana de Carl Orff alors qu’originellement, le thème fut effectivement commandé par l’affreux dictateur ? Peu de gens finalement. C’est un opéra qui est presque passé dans le patrimoine collectif et qui n’a plus sa couleur facho d’origine. On peut aujourd’hui dissocier le nazisme de ce morceau à l’écoute, ce qui n’était pas forcément évident quelques décennies plus tôt. Il a bien fallu plus de 40 ans pour pouvoir sortir le morceau en concert et chorale pour que la musique soit appréciée en soi hors contexte.
Le passage du temps et la paix je pense aussi, permettent de sortir d’un registre guerrier. Même si le temps n’efface pas tout d’un trait de plume.

Au plan religieux, l’époque valorisant la nostalgie d’un catholicisme 19ème presque saint sulpicien, avec toute la montée intégriste associée, et les plus âgés étant ceux qui vont le plus souvent aux concerts de Noël, le choix des morceaux est aussi dicté par le type de public, la nostalgie de l’époque et le caractère classique au plan musical.

Vous auriez écouté la version muratienne de la chanson "le pape musulman" de Pierre-Jean de Béranger, "Nathalie" de Oldelaf, "Jésus revient" de Patrick Bouchitey, "Ma bible" de Bernard Joyet, "Je suis catholique" de Didier Super par exemple, je pense que vous auriez aussi trouvé à redire pour le côté trash des paroles et trouvé pour le coup la musique bien pauvre. Mais à l’inverse, vous auriez eu un public beaucoup plus jeune, goûtant la dérision et l’humour. Ne s’offusquant pas des thèmes évoqués, mais s’esclaffant et dansant sur les paroles. Maintenant, est-ce que vous, vous seriez allé à ce genre de concert de Noël avec un tel programme musical humoristique ? Pas sûre...

Ce qui m’amuse toujours, c’est que finalement, les gens peuvent reprocher des tas de choses à des concerts classiques, mais beaucoup y vont quand même au moins par mondanité, parce que culturellement, ça fait bien et que ça correspond à un certain standing social...A l’inverse, c’est toujours un peu empreints de culpabilité et avec l’impression d’un plaisir presque interdit, ultra subversif et donc fortement jouissif, que les mêmes iront condamner, critiquer les calembredaines jouées ici ou là, tout en les écoutant aussi, au moins de façon clandestine et rigolant tout autant que les artistes qu’ils critiquent, mais n’assumant pas de rire. C’est toute la contradiction humaine qui s’exprime là. Et qui n’est pas à un paradoxe près.

Bon allez, pour vous changer de Minuit Chrétien, je vous mets un petit cantique de Didier Bénureau qui devrait vous faire sourire :

https://www.youtube.com/watch?v=JjOSdjzzGYY

Là aussi on est dans le décalage, mais pour rire...
Et Dieu sait si par les temps qui courent, nous avons besoin de rire !

repondre message

- Dans la rubrique: Le blog du Sacristain

Le dernier livre de Michel Théron, Sur les chemins de la sagesse, est disponible sur commande en librairie, ou directement sur le site de son éditeur BoD https://www.bod.fr/livre/michel-theron/sur-les-chemins-de-la-sagesse/9782322080823.html (248 pages, 9,99 euros)

Michel Théron
Parution : 15 novembre 2017
Parution : 8 novembre 2017
Parution : 24 octobre 2017
Parution : 18 octobre 2017
Parution : 11 octobre 2017
Parution : 6 octobre 2017
Parution : 2 octobre 2017
Parution : 27 septembre 2017
Le site de l'auteur : le blog de Michel Théron
| © Le site officiel de GOLIAS pour les informations d’actualité 2009-2017 | Fait avec : SPIP et Thélia plugin thelia |

| Courriel à la Rédaction | RSS RSS | Adresses Postale et bancaire | Mentions légales | à propos de Golias |

article jeune