Parution : 11 janvier 2016
Peur de son ombre...

Les tragiques événements qui viennent de se produire à Paris ont suscité bien des commentaires, en particulier celui invitant à ne pas faire d’amalgame, à bien distinguer islamisme (agressif) et islam (pacifique), pour éviter de stigmatiser une population elle-même victime des activités terroristes. Ce discours tolérant et victimisant, humaniste et plein de bons sentiments, a suscité une majorité d’assentiments.
Cependant je ne le partage pas. Pour plusieurs raisons, certaines de surface, une autre de fond.

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En pied de l'article.

D’abord je fais remarquer que beaucoup de textes du Coran, comme aussi de la Bible, sont d’une très grande violence. On y voue aux gémonies les « mécréants », et on appelle sur eux le châtiment divin. Bien sûr les exégètes d’esprit ouvert disent qu’il faut les contextualiser, et dire qu’explicables en leur temps, ils n’ont plus de pertinence aujourd’hui. Peut-être aussi serait-il bon de leur donner une signification symbolique, faire par exemple du combat (djihad) une lutte non contre un ennemi extérieur, mais une lutte intérieure ? Mais le problème est que ces exégètes humanistes ne sont pas majoritaires dans leur communauté, et que l’interprétation littérale est souvent la seule à y être reçue – et parfois, on le voit bien aujourd’hui, de façon catastrophique.
D’autre part le Texte sacré est présenté comme venant directement de Dieu : c’est le « livre de Dieu ». On ne peut rien en retrancher et rien y rajouter. Il faut le prendre tel quel, dans son hétérogénéité même. Qu’importe alors que des passages d’« amour » y voisinent avec des passages de haine ! Il y aurait certes de quoi faire réfléchir sur la nature hétéroclite d’un tel Livre. Mais rares sont ceux qui se posent la question de son unité.
Je répète que le problème se pose exactement dans les mêmes termes pour la Bible, aussi bien la juive que la chrétienne. Il faudrait pourtant y voir, comme les chrétiens protestants libéraux, non pas le livre « de Dieu », mais le livre d’hommes parlant de Dieu. Alors on pourrait faire le tri, admettre ce qui convient à la conscience humaine, et rejeter le reste. Mais ces esprits, là encore, sont minoritaires.
J’en viens à la question de fond. Il me semble que tant que l’homme posera comme extérieure et antérieure à lui une Puissance transcendante, avec laquelle il passe contrat ou alliance, le récompensant s’il lui obéit, et le punissant dans le cas contraire, il restera dans une position de soumission infantilisante, grosse de toutes les catastrophes dont les événements actuels sont un tragique échantillon.
En effet, plus un être s’abaisse et se sent petit face à un Être qui le dépasse, plus il devient agressif et violent. On le voit bien dans la vie quotidienne. Ce sont les frustrés, les inhibés qui finissent par tourner vers l’extérieur la violence qu’ils ont commencé par s’imposer à eux-mêmes. Plus petit se sent le chien, plus fort il aboie. Qui a peur, fait peur. Qui se fait mal, fait du mal.
Or cette Puissance, c’est l’homme qui la fabrique pour justifier sa peur essentielle devant un monde qu’il croit ne pas pouvoir comprendre par ses propres forces, et pour justifier aussi, corrélée à cette peur, l’espérance de la voir disparaître. Comme les enfants et les primitifs, il projette à l’extérieur de lui-même en les objectivant des états psychologiques qui sont en lui, il se crée des fantômes justifiant ses peurs et la nécessité de les conjurer. Bref il redoute ces dieux, ou ce Dieu, sans se rendre compte qu’ils ne sont que l’alibi de sa propre faiblesse et le reflet des désirs qu’il éprouve d’y voir porter remède, sans comprendre qu’en définitive ils ne viennent que de lui-même. Il a peur de son ombre...
Ce processus est-il fatal ? Ne pourrait-on espérer d’en voir un jour la fin ? Le problème est que de génération en génération, par la force de l’éducation, du conditionnement contraignant et brutal dont l’enfance est victime, le schéma s’intègre dans l’âme et tisse l’essence même de l’être.
Notez aussi que la société s’accommode très bien du « regard de Dieu » posé sur ses membres, et que parfois elle l’exige : il garantit l’ordre social, en retenant d’agir ceux qui pourraient le mettre en péril – mais cela, seuls certains esprits cyniques le voient.
Cette intégration dans notre pensée d’une Transcendance extérieure est devenue si naturelle que ce que j’écris ici semblera bien sûr totalement inadmissible à certains. On ne peut toucher facilement à ce qui fait le fond de la personnalité une fois constituée sur ces bases. C’est toucher à « papa / maman », et beaucoup s’y refusent, car s’ils le faisaient, en eux, pensent-ils plus ou moins consciemment, tout s’écroulerait.
Je ne verrais d’ailleurs aucun inconvénient à les laisser dans une illusion qu’ils peuvent s’imaginer sous certains points consolante, si n’intervenait le lien que j’ai signalé à l’instant, entre sentiment de faiblesse personnelle et violence. Si je ne suis qu’un « avorton » comme dit saint Paul, et s’il y a au-dessus de moi un Dieu « tout-puissant », ou « plus grand que tout » (Allah Akbar !), à qui je dois me soumettre, je peux naturellement tourner en agressivité nihiliste ce sentiment de mon propre néant, surtout si je ne le vois pas partagé par d’autres, dont le bonheur et l’équilibre sont une insulte à ma propre frustration.
Il faudrait que l’homme ici fasse une révolution « copernicienne », qu’il se rende compte que ce Dieu extérieur à double visage, menaçant et rémunérateur, vient en réalité de lui-même, qu’il est créé par ses angoisses et ses attentes. Il lui faudrait comprendre qu’il cherche pour se guider une lumière qu’il a en réalité dans sa main.
Nous sommes tout au long de nos existences le lieu d’un combat qui se joue en nous, entre les forces de mort et les forces de vie. C’est en nous que nous devons regarder, scruter, examiner les forces en présence, tâcher d’optimiser leur évolution, et ne pas les imputer à Dieu ou à Diable ! Si ces entités ont encore du sens, il n’est que symbolique. Ce ne sont que les protagonistes d’un combat intérieur.
Cette intériorisation de Dieu ou du « divin » définit la spiritualité, en opposition avec la religion traditionnelle. Elle est le signe d’esprits mûris et lucides. Mais de tout temps les spirituels ont été mal vus par les religieux. Il est plus facile de fonctionner par routine et habitude, de sacraliser les textes religieux, d’obéir à ceux qui surfent sur les peurs distillées par ces textes (qu’ils en soient eux-mêmes les dupes ou bien les cyniques manipulateurs), plutôt que de réfléchir sur le vrai lieu de Dieu ou du divin : les tréfonds mêmes de notre être. C’est à nous-mêmes que nous avons affaire. Dieu ou divin ne sont nulle part ailleurs.

Article paru dans Golias Magazine n°165 (novembre-décembre 2015)
pp.72-73

6 commentaires
Peur de son ombre... 13 janvier 2016 09:56, par Françoise

Hello Michel !

Beaucoup apprécié votre réflexion.
Je la partage en grande partie. Concernant le djihad, les musulmans progressistes savent depuis toujours que c’est une ascèse intérieure et non un principe de domination par la violence sur les autres.

Ceci étant dit, il me semble que le problème se situe moins sur la transcendance que sur la "servitude volontaire" si bien décriée et décrite par la Boétie.
Il me semble que c’est plus dans le principe double de domination/soumission que se nouent nos errances humaines.
Dieu tel qu’Il est et non tel que nous le pensons, n’a rien à voir dans l’histoire. Il est hors course. Il se situe hors jeu d’une certaine façon.

Sans doute parce que l’éducation ne serait-ce que familiale, n’aborde pas du tout la dimension d’autonomie psycho affective.
La famille la plupart du temps fonctionne sur le principe de l’aliénation et de la dépendance de ses membres. L’idée n’est pas de favoriser l’autonomie de pensée, d’actes, de réflexion, de sentiments mais de reproduire des doubles, des triples, des quadruples exemplaires parentaux dans le bon comme dans les mauvais côtés. Et de conditionner l’amour par le chantage, la pression qu’elle soit physique, psychologique, affective, sexuelle. Rarement au sein d’une famille, vous trouvez des espaces, des gens qui admettent la pensée critique, la mise en question de certains fonctionnements. La famille est le lieu par excellence de l’impossibilité d’une réflexion critique. Les individus qui osent poser une critique sont considérés comme traitres au groupe.

Alors par extension, vous comprenez que que tout ce qui peut amener scolairement, socialement, politiquement, économiquement une pensée, une réflexion critique, devient par essence, dangereux et donc à éliminer. Le principe de subordination, de servitude, de domination et de soumission donc, est beaucoup trop dominant encore pour qu’il y ait politiquement, socialement une vraie place pour autre chose qui relèverait davantage de l’autonomie, de la relation, de l’échange hors domination et soumission.

On s’aperçoit aujourd’hui au plan scolaire, que le principe d’autonomie, d’auto-discipline développé par Maria Montessori commence à interroger et à intéresser les gens, les éducateurs, les profs et les parents. Et que c’est peut-être une voie à suivre si l’on veut changer des choses au plan humain, au plan à la fois familial, politique, social, éducatif, économique aussi.

On avait compris cela confusément dans les années 50-60 avec les écoles Freinet. On semble le redécouvrir depuis quelques années. Je pense que ça vient du fait que l’éducation générale de la population européenne et par extension occidentale, est devenue suffisante pour prendre conscience des limites de l’éducation classique actuelle.

Et qu’il y a aussi une réflexion qui grandit, en lien avec une éducation vulgarisée ces trois dernières décennies dans le domaine psy, sur les limites et les aliénations que peuvent générer une éducation (familiale et scolaire puis par la suite professionnelle) sur un principe de domination/soumission, sur un lien de subordination. D’où les réflexions sur une éducation avec l’enfant au centre des apprentissages dans des situations d’autonomie et d’expérimentation tactile, d’où une timide revalorisation des techniques, d’où des réflexions économiques sur la décroissance, le salaire universel, le travail libre et non l’emploi via la subordination, d’où la prise de conscience des violences de la domination/soumission dans la famille, le couple, les lieux de travail, les pratiques politiques et économiques. D’où l’émergence d’une critique religieuse de plus en plus intense.

Logiquement, religieusement, on devrait éduquer les gens sur un principe de relation à Dieu et non de soumission/domination à Dieu et aux institutions religieuses. J’ai constaté que tous les courants progressistes religieux ont commencé à réfléchir sur tout ça ensemble comme séparément, ont pris conscience ne serait-ce que de façon superficielle de cette dimension relationnelle primordiale sans domination ni soumission, mais ça n’émerge pas vraiment encore sur l’ensemble des religions institutionnelles. Et encore moins sur les croyants.

Pourquoi ? Parce que les institutions dans leur ensemble (religieuses ou pas) se vivent sur le principe de domination/soumission depuis des siècles. Elles ne peuvent pas envisager leur existence sans ce principe de domination des masses et donc de soumission des individus, et accessoirement des croyants. Ce qui fait dire à certains philosophes comme Jacques Rancière qu’aucune institution n’est réellement émancipatrice. Et c’est vrai. Parce qu’il y a un fonctionnement quasi automatique de domination/soumission. Qui vient d’un principe de peur de soi comme de l’autre. Mais que l’humain commence à critiquer, dont l’humain comprend les limites et l’absurde conséquence qui amène intégrisme, guerres, chaos, abus, violences de toutes sortes et donc par conséquents des milliards de morts brutales, de destructions définitives de territoires, d’équilibre écologique, de dégâts psychologiques et affectifs graves sur l’ensemble de l’humanité. D’où des expériences de collectifs où le principe de domination/soumission n’est plus le centre de fonctionnement. D’où des entreprises autogérées, des écoles avec des méthodes d’autonomie des enfants et d’apprentissage par expérience de manipulation et non d’apprentissage théorique, d’autodiscipline. D’où une revalorisation des méthodes de protection de la nature, de l’environnement.

Alors ne pas désespérer parce que nous sommes sans doute à l’aube d’un changement, qui mettra sans doute encore du temps à vraiment changer nos approches aussi bien religieuses qu’économiques, politiques, éducatives, sociales, familiales. Mais je pense sincèrement qu’il y a de plus en plus de conscience collective humaine de la nécessité d’un changement de rapport au monde comme à Dieu. Que c’est nécessaire. D’où aussi le regain de violence des institutions (y compris religieuses), des classes dirigeantes, du monde industriel qui voient leur domination à mesure qu’elle se fait plus autoritaire et violente s’effondrer, être de plus en plus mise en cause et en question. Parce que les gens prennent conscience de la dimension abusive et violente du principe de domination/soumission.

Ce qui n’a été que démarré au siècle dernier en terme de réflexion philosophique, sociale, économique, politique et d’expérimentations, semble depuis quelques années, repris dans différents groupes humains pour montrer qu’il existe un mode alternatif d’existence humaine, de relation, d’économie, de politique, d’éducation et donc aussi de rapport à Dieu différent du mode domination/soumission.

Je le vois émerger dans des tas de domaines différents. Même si le mode domination/soumission est encore majoritaire. Ce mode de fonctionnement est de plus en plus contesté socialement, économiquement, politiquement et même dans une certaine mesure relativement marginale mais néanmoins présente, au plan religieux. Les gens n’y trouvent plus leur compte. Donc on va lentement mais sûrement, dans différents pays du monde, développer des approches alternatives, qui sont évidemment combattues par les institutions mais qui continuent malgré tout de faire leur chemin dans les esprits, dans les échanges humains, parce qu’il en va simplement de notre survie physique sur la planète et de la survie de notre environnement végétal, animal, minéral et j’allais dire, de la survie de Dieu.

A nous, dès lors que nous avons compris ces nécessités intérieures et relationnelles, de développer tout ça dans nos approches quotidiennes.
Ce qui n’est surtout pas facile. Mais qui participera à faire avancer l’humanité vers un mode de fonctionnement relationnel et non plus un rapport de violence.

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Peur de son ombre... 12 janvier 2016 22:22, par Mamie

OUI.. ET NON.
Belle année à vous, Michel !

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Bonjour cher ami MT. 12 janvier 2016 12:13, par Agnès GOUINGUENET

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Il est difficile de ne point être en accord avec votre article.
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Il existe un phénomène nouveau pour l’Humanité, à savoir la prise de conscience de son infinitésimale réalité cosmique. Avouons que c’est anxiogène. Nous n’avons plus les pandémies de peste, choléra, variole et autres "douceurs", mais bon ! De plus, la technologie satellitaire a rendu la communication inter-humaine immédiate, donc hautement propice aux propagandes explosives de tout poil.
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Les religions ne sont qu’un prétexte pour faire de l’argent, pour assouvir un ego surpuissant pathologique hystérique boulimique, par abus de faiblesse, par utilisation de l’angoisse des affaiblis.
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Les manipulateurs ne sont pas les martyrs ; ils font faire le sale boulot par les drogués de maux, les accrocs à leurs mots. "Gare aux Gourous" !
http://gouinguenetagnes.blogspot.fr/2015/11/arnaques-et-abus-de-faiblesse-gogo.html
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Dans ma petite vie, j’ai remarqué ne jamais avoir de problèmes avec les gens "bien dans leurs baskets".
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Nous pourrions extrapoler. L’Humanité n’a de graves soucis qu’avec ses humain-e-s détraqué-e-s. La Foi, l’agnosticisme et l’athéisme restent raisonnables et ne présentent donc aucun danger ... chez les Heureux-ses.
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Adiskidetasun aske (amitié libre, en basque de Bidart).
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AG à MT.

Voir en ligne : http://gouinguenetagnes.blogspot.fr/

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