Parution : 29 octobre 2016
Les évêques et la République : Panser le politique dans un monde qui change

« Si nous parlons, c’est parce que nous aimons notre pays, et que nous sommes préoccupés par sa situation. Il ne s’agit pas pour nous d’alimenter la morosité par de sombres constats ; mais en regardant les choses en face, d’apporter résolument notre pierre, notre réflexion, au débat que notre pays se doit d’avoir. Nous ne sommes pas des spécialistes de la vie politique, mais nous partageons la vie de nos concitoyens. Nous les écoutons et les voyons vivre ». C’est ainsi que le Conseil permanent de la conférence des évêques de France introduit sa contribution au débat sur le politique en cette veille d’élection présidentielle.

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«  Il faudrait être sourds, poursuivent-ils, pour ne pas se rendre compte de la lassitude, des frustrations, parfois des peurs et même de la colère intensifiées par les attentats et les agressions, qui habitent une part importante des habitants de notre pays, et qui expriment ainsi des attentes et de profonds désirs de changements. Il faudrait être indifférents et insensibles pour ne pas être touchés par les situations de précarité et d’exclusion que vivent beaucoup sur le territoire national ».

Les évêques veulent débattre avec tous les citoyens de bonne volonté, dans un monde en grandes mutations, de ce que « vivre ensemble » peut signifier aujourd’hui. Inquiets mais sans aigreur, ils veulent porter un regard qui se veut «  lucide » sur ce que nous vivons pour redire l’espérance chrétienne qui n’est pas qu’individuelle mais « aussi collective ». Ce texte est donc à lire comme une invitation au débat, comme en témoignent les quatre pages de «  pistes pour échanger » qui concluent la réflexion épiscopale. Cela implique inévitablement d’entendre des perspectives différentes, d’accepter le conflit inhérent à tout dialogue. Mais cette conflictualité peut nous permettre d’éviter les postures simplistes qui ne font pas droit à la complexité du réel. C’est surtout la marque de fabrique du christianisme qui a rassemblé Simon le Zélote et Matthieu le collecteur d’impôt. On imagine les dialogues entre le résistant à l’occupant romain et le collaborateur de l’empire. Sans oublier le conflit de la première communauté chrétienne qui eut à accueillir Paul le persécuteur. Et si les évêques souhaitent un débat, c’est peut-être parce qu’ils sont, eux comme nous, divisés sur ce que nous devons penser et faire aujourd’hui…

Une refondation

Avouons qu’il y a quelques accents marxiens dans cette appel à une refondation « du » politique, notamment dans l’affirmation que « les vraies solutions aux problèmes profonds de notre époque ne viendront pas d’abord de l’économie et de la finances, si importantes soient-elles, ni des postures et des gesticulations de quelques-uns. Elles viendront de cette écoute personnelle et collective des besoins profonds de l’homme. De l’engagement de tous ».

Les évêques interprètent la « crise de la politique  » comme «  une crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général » : les comportements de certains (pas tous) sont «  injustifiables et sont donc devenus insupportables  ». Ce qui est dénoncé ici, c’est la perte d’un « nous qui dépasse les particularités ». Et si l’exercice du pouvoir (« la » politique) vient des élections, ces dernières n’ont de sens que dans le cadre de la recherche d’un vivre ensemble qui trouve « son fondement dans un véritable débat ». Or aujourd’hui, la parole semble «  trop souvent pervertie, utilisée, disqualifiée (…) confisquée ».

Mais peut-être avons-nous les politiques que nous méritons ? Sans aller jusqu’à répondre par l’affirmative, les évêques soulignent cependant que « nos hommes politiques ne sont peut-être pas très différents de nous, et cherchent à satisfaire leurs propres intérêts ». Ils notent les paradoxes de notre société qui ne cesse de « réclamer des protections nécessaires » tout en se plaignant «  des contraintes de plus en plus grandes  ». Le désir illusoire d’un risque zéro est sans doute symptomatique d’une peur qui entretient et est entretenue par une logique du « tout juridique ». Il est nécessaire de sortir de « la logique exclusive du contrat qui prévoit tout pour retrouver des espaces de créativité, d’initiative, d’échanges, de gratuité… » Cette perspective vaut aussi pour le contrat électif, ce qui suppose la participation des citoyens et la probité des élus pendant tout le mandat, au service du bien commun et non plus la primauté du « corporatisme » au service des intérêts particuliers.

Un contrat social à repenser, à repanser ?

Si notre pays ne manque pas de dynamisme ni de générosité, il vit aussi d’une espérance déçue. Sentiment d’insécurité, d’injustice, dont la plus grande est le chômage, alors que la pauvreté, et l’exclusion qui en découle, ne cesse d’augmenter. Que signifient dans ce contexte les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité ? « Brandies de manière incantatoire », elles risquent de « sonner creux pour beaucoup de nos contemporains  »…

Toute la question est donc de savoir pourquoi et pour quoi nous voulons vivre ensemble. Or « la politique s’est faite gestionnaire, davantage pourvoyeuse et protectrice de droits individuels et personnels de plus en plus étendus, que de projets collectifs » comme si le pour-moi-individuel tendait à faire disparaitre la question du pourquoi-ensemble. Le sentiment de vivre moins bien qu’avant rend plus difficile la réflexion sur le sens du vivre ensemble.

Mais la précarité économico-sociale, et culturelle, vécue ou ressentie, ne doit pas nous faire oublier un élément important, voire constitutif de notre société : le développement de l’individualisme et la perte de pouvoir des autorités «  traditionnellement pourvoyeuses de références (…) L’ordre normatif ne vient plus d’en haut mais d’une mutualisation des liens horizontaux ». Ni les religions, ni les politiques ne peuvent plus prétendre à eux seuls dire le sens. Le développement des réseaux sociaux permet à chacun de se faire son opinion et de prendre la parole, parfois pour le pire. Mais l’Eglise peut justement favoriser une autre manière de vivre cette nouvelle communication. Elle est elle-même un réseau qui rassemble des adversaires voire des ennemis ou plus exactement qui permet à des personnes aux options divergentes d’être rassemblées par Quelqu’un qui leur donne le nom de fils et donc de frères. Communauté institutionnelle assez originale en ces temps de replis communautaires et qui peut apporter sa contribution à l’articulation du « je » et du « nous ». Peut-être parce nous connaissons un « tu » venu nous guérir de l’égoïsme. L’Eglise n’est-elle cet « hôpital de campagne » selon l’expression de François, qui invite à « une sortie de soi » pour penser et panser le contrat social, non dans un « entre soi » de pensées uniques juxtaposées, mais dans un dialogue qui nous permettent de redécouvrir ce pour quoi «  nous » voulons vivre. Les évêques précisent d’ailleurs « la seule question qui mérite d’être posée » : « pourquoi suis-je prêt à donner ma vie aujourd’hui ?  »

Tristesse et espérance

« Il y a de la tristesse dans notre pays  », mais aussi de « l’aspiration à de nouvelles formes d’engagement citoyen ». Retrouver le sens du politique ne viendra pas d’un « homme providentiel » mais relève de la responsabilité de chacun. Dans un pays « généreux  » mais « en attente », les évêques prennent la parole pour nous la donner. Dans la ligne de la lettre de Paul VI au cardinal Roy en 1971 pour le quatre-vingtième anniversaire de la première encyclique sociale de Léon XIII (celui-là même qui avait permis le ralliement des catholiques à la République), il ne s’agit pas de prononcer une parole unique. C’est aux communautés chrétiennes d’analyser la situation à la lumière de l’Evangile et de la Tradition… nos évêques ajoutent en dialogue avec les non chrétiens, « dans un véritable respect pour ceux qui ne pensent pas de la même manière ». Et « s’il faut parfois donner un témoignage de fermeté », notamment pour défendre les plus fragiles, « que celle-ci en devienne jamais raideur et blocage ». L’horizon est toujours la « patiente confiance que Dieu ne cesse d’avoir pour l’homme ».

Sans raideur, ni aigreur, nous voici appeler à travailler, reconnaissants de la richesse de nos diversités. Avec « courage et audace  »… des « qualités qui n’ont jamais déserté le cœur de notre pays ». Ce n’est pas minimiser cette prise de parole épiscopale que de dire que son intérêt premier réside dans les débats qu’il suscitera et des compromis qu’il engendrera. Un dialogue « où personne ne se renie, mais qui conduit forcément à quelque chose de différent des positions de départ. Ce ne doit pas être une confrontation de vérités, mais une recherche ensemble, en vérité  » ! Au travail…

52 commentaires
Les évêques et la République : 9 novembre 2016 21:40, par eliane

Aux USA les évêques doivent être contents car 60 % des " catholiques " auraient voté pour TRUMP ...

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Habituellement, quand les évêques se mettent à parler politique ça donne des textes dans le genre "motion de congrès radical-socialiste", gentiment à gauche mais pas trop, disant tout et le contraire de tout,et totalement insignifiants à la fin.
Il se trouve que ce texte-là fait exception à la règle. Pour une fois qu’on parle de la politique comme de la recherche du bien public (je préfère cette expression à celui de "bien commun" que certains ont tendance à définir comme la résultante des intérêts particuliers, ce qui est faux et de toutes façons impossible), nous ne devrions pas bouder notre plaisir.
J’ai constaté avec une surprise teintée de plaisir un article très positif sur cette déclaration dans "Libération", journal ordinairement bouffeur de curés, mais qui reconnait que ce serait bien si la hauteur de vues des évêques pouvait un peu inspirer notre classe politique.

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Que les évêques s’occupent plutôt de leurs églises qui se vident... La République n’attend rien d’eux (sauf comme citoyens).

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Vous êtes sur qu’il s’agit de "panser"... ce serait pas plutôt "penser" ?

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