Parution : 3 janvier 2017
Pape François : un anniversaire sous tension

« Joyeux anniversaire / Acceptez de bon cœur / Nos vœux les plus sincères / De joie et de bonheur… » Pas sûr que la Curie ait fredonné l’air bien connu le 17 décembre dernier, jour où François fêtait ses 80 ans, un âge particulier dans l’Eglise puisque c’est celui où les cardinaux deviennent non électeurs. L’ambiance romaine, en ce temps de Noël, était à la fébrilité. Et pour cause !

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Pour la quatrième fois, le pape argentin présentait ses vœux à la Curie le 22 décembre, un moment très attendu après ceux de 2014 et de 2015 où il avait mis en lumière respectivement les « maladies » et les « remèdes » de cette administration calcifiée et « auto-référencée ». Docteur François ne dérogea pas à la règle qu’il s’est fixé et en 2016, il proposa douze « critères »1 à un gouvernement central ébranlé par les « doutes » émis par un quarteron de cardinaux ultras (cf. Golias Hebdo n° 459), la crise que traverse l’Ordre de Malte et la dénonciation bergoglienne de la « rigid[ité] »2 des séminaires. Damned !

Le discours prononcé à la Curie, disons-le, ne manque pas de courage. Il faut saluer la franchise du pape jésuite à l’endroit de ses collaborateurs. Plus qu’ils ne l’imaginaient, il les observe, sait parfaitement qui fait quoi, qui bavasse à droite et à gauche, qui freine, qui accélère la réforme. François n’ignore rien de leurs us et coutumes et c’est bien cela qu’il pointe quand il évoque un « changement de mentalité » pour que la réforme (et l’esprit de réforme) qu’il a engagée – avec mandat des cardinaux en conclave – se prolonge. Les pratiques curiales observées jusqu’alors sont terminées : « Il ne suffit pas de se contenter de changer le personnel, mais il faut porter les membres de la Curie à se renouveler spirituellement, humainement, professionnellement. La réforme de la Curie ne se met en aucune manière en œuvre par le changement des personnes – qui se produit et se produira sans aucun doute – mais par la conversion dans les personnes. » Un chantier titanesque auquel s’attelle le pape désormais octogénaire qui attend de la Curie qu’elle l’aide à se saborder, quelque part. Formé par les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, François proposa à son administration d’utiliser cette méthode qu’il résuma en un aphorisme ignacien : « Réformer ce qui est déformé, conformer ce qui est réformé, confirmer ce qui est conformé et transformer ce qui est confirmé. » Mais sans perdre de vue que son rôle premier est « de collaborer au ministère propre du successeur de Pierre (« cum Ipso consociatam operam prosequuntur » dit le motu proprio Humanam progressionem3), ensuite de soutenir le pontife romain dans l’exercice de son pouvoir singulier, ordinaire, plénier, suprême, immédiat et universel ».

La Curie à nouveau sermonnée

L’évêque de Rome fut obligé de rappeler le droit à la Curie, de marteler que le pouvoir pétrinien est détenu par le pape, non par son administration, de réaffirmer que quand bien même ses freins, rien ne l’empêchera de réformer et de la réformer, « signe de la vivacité de l’Eglise en chemin, en pèlerinage, et de l’Eglise vivante, et donc – parce que vivante – semper reformanda, devant être réformée parce que vivante ». Surtout, la réforme n’est ni un « lifting », ni un « maquillage pour embellir le corps curial ancien, ni même comme une opération de chirurgie esthétique pour enlever les rides. Chers frères, ce ne sont pas les rides que nous devons craindre dans l’Eglise, mais les taches ! » Et d’en appeler davantage à des « hommes " rénovés " » que « nouveaux ». Fait sans précédent, le pape jésuite reconnut – c’est « normal » – des « difficultés », « diverses typologies de résistances » à la réforme : les « résistances ouvertes », acceptables car elles aident à avancer ; les « résistances cachées qui naissent des cœurs effrayés ou pétrifiés », qui veulent que « tout change pour que rien ne change »4 ; enfin les « résistances malveillantes, qui germent dans des esprits déformés et apparaissent quand le démon inspire des intentions mauvaises ». Le cardinal-patron de l’Ordre de Malte, Mgr Burke, chef des cardinaux frondeurs, ne broncha pas (voir plus loin).
Vinrent ensuite les douze « critères pour la conduite de la réforme ». 1- « Conversion personnelle » ; 2- « Conversion pastorale », la Curie étant une « communauté de service » ; 3- « Sens missionnaire » ; 4- « Rationalité », chaque dicastère devant s’occuper de sa tâche et en référer directement au pape ; 5- « Fonctionnalité », où sont évoqués les regroupements de dicastères ; 6- « Modernité [François a utilisé le mot aggiornamento, soit « mise à jour », rendu célèbre par Jean XXIII lors de son discours d’ouverture de Vatican II, NDLR], c’est-à-dire la capacité de lire et d’écouter les signes des temps » ; 7- « Sobriété (…) nécessaire à un témoignage correct et authentique » ; 8- « Subsidiarité », où le rôle de la secrétairerie d’Etat paraît redessiné (devenant un office de coordination de la Curie et plus numéro 2 du Vatican) ; 9- « Synodalité » où François précise qu’il présidera les réunions de dicastères ; 10- « Catholicité » car « entre les collaborateurs, outre les prêtres et les consacrés/ées, la Curie doit refléter la catholicité de l’Église par l’embauche de personnel venant du monde entier, de diacres permanents et de fidèles laïcs dont le choix doit être attentivement fait sur la base de leur irréprochable vie spirituelle et morale et de leur compétence professionnelle. Il est opportun de prévoir l’accès d’un plus grand nombre de fidèles laïcs surtout dans les dicastères où ils peuvent être plus compétents que des clercs ou des consacrés » ; 11- « Professionalité [sic] » avec institution de la « formation permanente » et la fin du promoveatur ut amoveatur (« qu’il soit promu pour qu’on s’en débarrasse »), « c’est un cancer », dixit le pape argentin ; 12- « Gradualité, fruit du discernement indispensable ».
Le pape Bergoglio poursuivit enfin en dressant un premier bilan de son pontificat (une vingtaine de décisions prises : lettres apostoliques, chirographes…) avant d’offrir à chacun des curialistes un ouvrage écrit par le cinquième général des jésuites, le P. Acquaviva (1543-1615), dans lequel ce dernier proposait des Remèdes pour les maladies de l’âme. François en eut l’idée après que le cardinal Brandmüller – président émérite (1998-2009) du Comité pontifical des sciences historiques et l’un des quatre cardinaux frondeurs – lui eut rappelé l’ex-préposé général lors du discours des « maladies ». Le clin d’œil pontifical valait son pesant de soutanes. Car, dans la salle Clémentine où fut prononcé ce discours, se tenait le chef des frondeurs, le cardinal Burke, qui prit sagement le livre offert. Il ne parla pas au « Saint-Père » de son entretien donné le 19 décembre au site conservateur nord-américain Catholic News Report5, dans lequel ce quasi-antipape n’exclut pas son abdication s’il ne répond pas aux dubia et continue de prêcher dans Amoris Laetitia des idées fleurant l’hérésie ; il faut suivre cet ébouriffé de l’encensoir qui explique doctement – en reconnaissant toutefois son absence de connaissance en la matière ! – que le pape n’est pas en situation d’hérésie mais que s’il continuait de maintenir en l’état Amoris Laetitia, il « professer[ait alors] formellement l’hérésie, [et] il cesserait, par cet acte, d’être pape »6. Du jamais-vu depuis Jean XXII (1316-1334), ce qui ne nous rajeunit pas ! Il devrait démarrer les hostilités après l’Epiphanie en apportant sa propre « correction ». C’était lui – et ses trois autres camarades (le cardinal Brandmüller et les cardinaux-archevêques émérites de Bologne [2003-2015] et Cologne [1988-2014], respectivement NN. SS. Caffarra et Meisner), entre autres – qui étaient visés quand François accusait les « esprits déformés » et les « résistances malveillantes » de ralentir sa réforme : « Ce dernier type de résistances se cache derrière les paroles de justification, et souvent accusatoires, en se réfugiant dans les traditions, dans les apparences, dans la formalité, dans le connu, ou bien dans le vouloir de tout porter sur le personnel, sans distinguer entre l’acte, l’acteur et l’action. » Des démons, pour l’évêque de Rome, jamais avare de formules marquantes dans l’inconscient collectif chrétien. Mais le cardinal Burke ne perdait rien pour attendre ! Le pape argentin profita d’une crise interne à l’Ordre souverain de Malte pour le déposséder de son pouvoir de cardinal-patron…

L’ordre de Malte en crise

En effet, ce « sujet de droit international reconnu par 106 Etats »7 (13.500 membres, 80.000 bénévoles permanents et 25.000 médecins et infirmières répartis dans 120 pays où il gère hôpitaux et dispensaires) vivrait une « crise constitutionnelle »8, le grand chancelier de l’Ordre – équivalent du ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères – l’Allemand Albrecht von Boeselager (proche du cardinal-secrétaire d’Etat, Mgr Parolin, et dont le frère a été nommé au conseil d’administration de l’IOR) venant d’être démis de ses fonctions « pour de graves problèmes »9 par le grand maître, Fra’Matthew Festing. Par le passé comme grand hospitalier (soit ministre de la Santé de l’Ordre), il aurait laissé distribuer des préservatifs à des séropositifs en Afrique. En présence du cardinal Burke, il fut proprement démissionné par le grand maître. Selon le nouveau viré, il serait jugé trop « libéral » par ses supérieurs, d’où cette éviction surprise. Devant le foin soulevé en interne (car cette décision paraît incompréhensible pour quantité de membres… rappelés à l’obéissance par le grand maître) et le poids de l’Ordre de Malte dans l’Eglise, le pape jésuite a nommé une commission de cinq membres avec autorité pour faire la lumière sur cette histoire, retirant ainsi son pouvoir au cardinal-patron. L’annonce de cette commission fut annoncée quelques minutes après la fin du discours des vœux à la Curie. Il s’agit de couper les jarrets de ces « résistants diaboliques ». Mais selon La Croix10, « le grand maître s’oppose à la décision du pape », incriminant la secrétairerie d’Etat plutôt que François. Pour Fra’Matthew Festing, « le remplacement de l’ancien grand chancelier est un acte de gouvernement interne de l’Ordre souverain de Malte et, par conséquent, relève uniquement de sa compétence ». Ce serait pour lui un acte d’ingérence dans les affaires de l’Ordre. Nous aurons sans doute l’occasion d’en reparler…

Les séminaristes en question

Mais s’il n’y avait que ces tensions internes ! Voilà maintenant que François pointe du doigt la formation des séminaristes. En octobre dernier, après l’élection à la tête de la Compagnie de Jésus du P. Sosa, il reçut les jésuites et tint des propos rapportés par La Civiltà cattolica, la revue jésuite relue par la secrétairerie d’Etat avant publication, qui décoiffèrent son auditoire. Devant eux, le pape argentin estima « qu’il y a[vait] un manque de discernement dans la formation des prêtres (…). Aujourd’hui, on constate de nouveau, dans un certain nombre de séminaires, l’existence d’une rigidité qui n’est pas proche d’un discernement des situations ». En outre, il fustigea la « scolastique décadente » qui lui fut enseignée au séminaire (« ça oui, ça non »), cette « morale très étrangère au discernement » et invoqua le père rédemptoriste Bernhard Häring – théologien moral qui s’opposa vivement à l’encyclique Humanae Vitae (1968) après avoir participé à la rédaction de la constitution pastorale Gaudium et Spes (1965) – comme promoteur d’une « voie nouvelle pour faire refleurir la théologie morale ». Précisons que Bernhard Häring souffrit de la répression menée par Jean Paul II et son cardinal-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Ratzinger… Mais François ne devait pas s’arrêter là. Le 9 décembre dernier, il célébrait la messe à Sainte-Marthe avec les séminaristes de Rome. Il fit, ce matin-là, la différence entre les « prêtres intermédiaires » et les « prêtres médiateurs de l’amour de Dieu ». Lui conseille d’emprunter la seconde voie car « pour se rendre importants, les prêtres intermédiaires prennent le chemin de la rigidité : tant de fois, détachés des gens, ils ne savent pas ce qu’est la douleur humaine, ils perdent ce qu’ils avaient appris dans leur maison (…). Ils perdent ces choses. Ils sont rigides. Ces rigides qui font porter sur les épaules des fidèles tant de choses qu’eux ne portent pas, comme le disait Jésus aux intermédiaires de son temps. La rigidité. La cravache dans la main avec le peuple de Dieu : " Ceci ne se peut pas, ceci ne se fait pas… " Et beaucoup de gens qui se rapprochent en cherchant un peu de consolation, un peu de compréhension, sont chassés dehors, avec cette rigidité. » Des curés « mondains », « ridicule[s] » et « schizophr[ènes] »11 dont l’un d’entre eux – jeune – fut aperçu par un vieux monsignore dans un magasin ecclésiastique romain en train de s’admirer en habit épiscopal !

Rigidité et mondanité

Curie, cardinaux frondeurs, séminaristes et (jeunes) prêtres, pour François, ils sont atteints des mêmes maux : « rigidité », « manque de discernement », « mondanité ». C’est pourquoi le pape jésuite veut davantage de laïcs (notamment féminins) et de diacres permanents, les pieds dans la glaise, au contact de l’humanité. Ce qu’à ses yeux ne sont plus les clercs et les religieux, tout occupés à maintenir en l’état tant le système administratif que doctrinal de l’Eglise. Certains d’entre eux en souffrent tellement que nous leur consacrerons plusieurs pages dans un prochain Golias Magazine. Certes, nous ne pouvons que nous réjouir des propos et de la volonté de réformes ecclésiales de François. Cela n’est pas très rapide à nos yeux mais une partie de cette lenteur est expliquée par l’évêque de Rome lui-même : les « résistances » ne l’aident pas à passer la troisième et malgré celles-ci, il est parvenu à l’adoption d’une vingtaine de textes. Restent la bande des quatre et le bras de fer engagé avec François au sujet d’Amoris Laetitia. Eux qui voulaient le faire bouger n’arrêtent pas de s’agiter, revendiquent, menacent. La question que se posent bien des curialistes est : garderont-ils leur barrette cardinalice ? En fonction de ce que la commission d’enquête sur l’Ordre de Malte trouvera (et de l’opposition du grand maître), il se pourrait qu’un seul des quatre cardinaux la perde : le cardinal Burke, à titre d’exemple. Beaucoup l’oublient mais à Rome, le seul patron, c’est – jusqu’à nouvel ordre – François.

notes :
1. http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2016/december/documents/papa-francesco_20161222_curia-romana.html
2. http://www.laciviltacattolica.it/articolo/avere-coraggio-e-audacia-profetica-dialogo-di-papa-francesco-con-i-gesuiti-riuniti-nella-36a-congregazione-generale/ (article payant)
3. Qui a institué le Dicastère pour le service du développement intégral : http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/apost_letters/documents/papa-francesco-lettera-ap_20160817_humanam-progressionem.html
4. François a créé un néologisme : le « gattopardisme spirituel », gattopardo signifiant « guépard » en italien et faisant référence au fameux roman de Giuseppe di Lampedusa (1896-1957), publié après sa mort en 1958 et porté à l’écran par Luchino Visconti en 1963.
5. http://www.catholicworldreport.com/Item/5292/cardinal_burke_no_i_am_not_saying_that_pope_francis_is_in_heresy.aspx
6. https://www.cath.ch/newsf/cardinal-burke-exige-correction-formelle-damoris-laetitia/
7. https://www.cath.ch/newsf/leviction-grand-chancelier-de-lordre-de-malte-suscite-lincomprehension/
8. http://www.la-croix.com/Religion/Monde/Crise-constitutionnelle-lOrdre-Malte-2016-12-20-1200811839
9. http://www.lorientlejour.com/article/1025641/le-pape-diligente-une-enquete-au-sein-de-lordre-de-malte-une-affaire-de-preservatifs.html
10. http://www.la-croix.com/Religion/Pape/LOrdre-de-Malte-soppose-a-la-decision-du-pape-de-nommer-une-commission-denquete-2016-12-24-1200812745
11. http://fr.radiovaticana.va/news/2016/12/09/pape_fran%C3%A7ois__la_rigidit%C3%A9_et_la_mondanit%C3%A9_rendent_les_pr%C3%AAtres_ridicules/1278001

13 commentaires
Pape François : un anniversaire sous tension 4 janvier 18:54, par Nathanaël

Sur Google, tapez donc "capa magna burke" et vous serez édifiés en voyant des photos d’un cardinal (parmi d’autres ?) qui semble apprécier...la pauvreté franciscaine ...!!!

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