Parution : 5 mai 2017
Mgr Jean-Luc Brunin : « Il n’y a pas de différence fondamentale avec les prises de position antérieures »

Sollicité, Mgr Brunin a bien voulu nous transmettre un texte explicitant le communiqué de la CEF. Prêtre né à Roubaix, évêque auxiliaire de Lille en 2000, puis évêque d’Ajaccio en 2004, il est évêque du Havre depuis 2011. Au sein de la CEF, il a présidé le Conseil Famille et Société. Vingt jours avant le premier tour de la présidentielle, il rappelait sur le site diocésain du Havre que « voter, c’est discerner (1) ».

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Des voix s’élèvent pour demander que l’épiscopat français émette une opinion sur le vote du second tour des présidentielles. Les évêques ont comme première mission de présider à la communion au sein de leur Eglise locale. Comme dans l’ensemble de la société, nous constatons une segmentation et des divergences qui demandent sans cesse à être transcendées par la rencontre, l’écoute mutuelle et le dialogue. C’est cela que les évêques veulent servir : une fraternité qui se reçoit au cœur des différences d’approches et d’analyses. La pluralité des positions est légitime. Cela ne signifie pas que les interventions des évêques soient de l’eau tiède. Car, dans l’Eglise, l’unité se recherche non pas à partir d’une réduction de l’autre à sa vérité, mais dans une recherche commune de ce qui est vrai et juste au regard de l’Evangile.

Ce qu’on peut attendre des évêques n’est donc pas une implication dans l’arène politique en formulant des consignes de vote. Soucieux d’aider les chrétiens à approfondir les exigences de l’Evangile et à s’impliquer pour les mettre en œuvre concrètement dans la vie de la cité, les évêques se reconnaissent comme mission première, d’éveiller et de former les consciences. Le pape François rappelle précisément que « nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles » (Amoris laetitia, 37).

En avril 2002, l’insistance des évêques était déjà la même : «  Dans la période qui s’ouvre, nous devrons tous faire appel à l’intelligence plutôt qu’à l’instinct, au discernement plutôt qu’à la seule spontanéité, à la sérénité plutôt qu’à la peur  » (Mgr Ricard [alors président de la CEF, NDLR]) ou encore : « L’avertissement ne servira à rien s’il n’entraîne pas une prise de conscience et un véritable effort de réflexion de la part des responsables de la vie politique, de l’information, de la vie sociale et aussi de l’ensemble des citoyens pour préparer dans la paix et le respect mutuel l’avenir de notre société. » (cardinal Lustiger [alors archevêque de Paris, NDLR]).

Je pense qu’il n’y a pas de différence fondamentale avec les prises de position antérieures. Par contre, depuis 2002, les évêques de France n’ont cessé de fournir régulièrement aux catholiques des éléments de discernement. Voter, pour un chrétien, est un devoir qui ne se réduit pas à appliquer des consignes venues d’en haut, mais qui est un choix résultant d’un discernement. C’est ce que la CEF a encore rappelé dans deux documents récents du Conseil Permanent. Ces repères ont été reformulés lundi matin, à l’aube de la campagne du second tour. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un processus qui va mobiliser la capacité de discernement des catholiques et des citoyens de façon durable, jusqu’aux élections législatives.

Chaque évêque a une histoire singulière et se trouve envoyé comme pasteur sur un territoire qui a ses traditions et ses spécificités. Il n’y a pas de formatage épiscopal, même si tous sont au service de l’unique message du Christ. A la lumière de la tradition de l’Evangile déployée dans la pensée sociale de l’Eglise, chacun peut découvrir des repères forts qui forment un horizon pour la gestion de notre pays. Dans les échanges avec ceux et celles qui réclament leurs suffrages, les catholiques sont appelés, sont invités à faire valoir ce qui leur paraît important pour l’action politique. Pour ma part, comme évêque, je ne m’interdis donc pas de faire écho aux éléments de la pensée sociale qui me paraissent éclairer les choix à faire. Je l’ai fait dans une soirée diocésaine sur la politique avec des chrétiens engagés dans des mouvements d’Eglise. Je peux évoquer quelques-uns de ces aspects à prendre en compte dans le contexte que nous vivons.

Intégrer les plus pauvres

- Dans notre pays où tant d’hommes et de femmes connaissent l’exclusion par le chômage et où neuf millions de personnes, dont des enfants, vivent sous le seuil de pauvreté, Il semble prioritaire de favoriser des processus inclusifs qui enrayent toute dynamique d’exclusion et permettent une réelle intégration sociale des plus fragiles et des plus vulnérables. Dans une rencontre en novembre dernier à Rome, le pape parlait de façon très claire : «  Des politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples, me semble parfois une espèce de char de carnaval pour contenir les déchets du système. » (2) Toute décision ou action politique qui n’associe pas les plus fragiles se condamnerait à la non-pertinence.

Faire vivre la fraternité

- La fraternité fait partie de la devise de la République. Elle ne se décrète pas. Nous ne pouvons obliger quelqu’un à être fraternel. Néanmoins, il nous faut être vigilant à l’égard de tout ce qui peut menacer et détruire la fraternité. Lors du discours d’ouverture de l’Assemblée des évêques en mars dernier (3), Mgr Georges Pontier [archevêque de Marseille et président de la CEF, NDLR], alertait : « Aujourd’hui la fraternité a besoin d’être mise à la première place. Non pas la fraternité affichée comme un vague sentiment qui donne bonne conscience, mais celle qui se transforme en engagement concret en faveur des plus défavorisés, des chômeurs et aussi des migrants, des réfugiés venus en France en fuyant les conditions de vie devenues dangereuses ou misérables dans leur pays d’origine. Heureusement, au ras du terrain, cette fraternité se vit dans un tissu associatif généreux, engagé, durable, qui mérite d’être encouragé et soutenu. Nous ne pouvons pas penser notre avenir, chacun replié sur soi-même. »

Protéger et soutenir les familles

- La question des familles est aussi un élément important. Elle est la cellule de base de la société, le creuset où l’humain advient et se forme, comme l’a rappelé le Synode et l’exhortation apostolique La joie de l’amour. Les questions sont nombreuses et variées, liées à la bioéthique, au mariage, aux conditions de logement, à la précarité sociale, à la migration, à l’exercice de la responsabilité parentale, à l’éducation des jeunes, aux fragilités psychologiques, aux diverses situations de fragilité au sein la cellule familiale… Le Conseil Famille et Société aide à réfléchir à la question de l’accompagnement au cœur de la pastorale des familles afin que toutes puissent remplir leur vocation sociale et ecclésiale.

Une interdépendance solidaire

- Une autre question qui semble être d’un enjeu important pour moi qui suis évêque dans une ville portuaire ouverte au commerce international. On peut constater facilement, à la vue des nombreux porte-containers qui entrent chaque jour dans le port du Havre, venant de tous les continents, que la mondialisation n’est pas un choix politique mais une réalité avec laquelle il nous faut vivre et organiser la vie sociale. Ce qui relève de nos choix citoyens et politiques, c’est la forme donnée à l’interdépendance dans laquelle les pays les peuples sont inévitablement insérés. J’entends l’appel du pape François dans son encyclique Laudato si’, à vivre une conversion écologique, à «  prendre soin de la maison commune  » en écoutant «  la clameur de la terre  » qu’on malmène et «  la clameur des pauvres  » qu’on méprise et rejette. L’interdépendance assumée doit définir ses formes dans une écologie intégrale qui replace l’humain au cœur de tout système social, économique ou financier.

Participer au processus de la construction européenne

- Il nous faut aussi nous souvenir que le destin de notre pays ne peut être assuré que s’il s’inscrit clairement dans une perspective européenne. Certes, les institutions de l’Union européenne ne sont pas parfaites, elles sont réformables vers plus de solidarité pour sortir des crises qui frappent nos sociétés. L’appel du pape aux dirigeants européens en mars dernier (4) pour porter plus loin le processus de construction européenne, est clair : « Notre époque est davantage dominée par l’idée de crise. Il y a la crise économique, […] il y a la crise de la famille et des modèles sociaux consolidés, il y a une diffuse "crise des institutions" et la crise des migrants : beaucoup de crises, qui cachent la peur et le désarroi profond de l’homme contemporain, qui demande une nouvelle herméneutique pour l’avenir… C’est donc un temps de défis et d’opportunités… Tout corps qui perd le sens de son chemin, tout corps à qui vient à manquer ce regard en avant, souffre d’abord d’une régression et finalement risque de mourir. Quelle espérance pour l’Europe d’aujourd’hui et de demain ? »

La question pour les évêques n’est pas d’être gênés ou pas. Il s’agit surtout de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Pour cela, il est heureux que les chrétiens participent aux débats citoyens. Cela ne consiste pas seulement à affirmer une posture partisane pour laquelle ils réclameraient des évêques une caution morale. Mais ils sont invités à se placer ensemble sous cette question fondamentale : dans quelle société voulons-nous vivre ? Pour y répondre, ils ne manquent pas de repères. L’important n’est pas d’en rester à un niveau théorique, mais à s’investir dans des actions qui nous mettent au contact des réalités humaines et sociales pour les transformer à la lumière de l’Evangile et dans la perspective du Royaume. Les catholiques s’engagent dans des actions sociales et dans des positions politiques. Il importe de savoir qu’aucun groupe de catholiques légitimement engagés dans les débats, ne peut revendiquer pour lui seul la caution de l’Eglise qui est toujours plus large que nos propres appréhensions et analyses. Le Concile Vatican II, dans la constitution pastorale Gaudium et spes (GS) évoquait déjà la pluralité des options politiques des fidèles : « Fréquemment, c’est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais d’autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. » (GS n° 43, 3). Parce que les évêques sont les garants de l’unité dans la pluralité des positions au sein de leur Eglise diocésaine, ils se refusent à donner des consignes de vote. Ce n’est pas dé-mission de leur part. Mgr Jean Luc Brunin

Notes :
1. https://www.lehavre.catholique.fr/wp-content/uploads/2017/04/Voter-cest-discerner.pdf
2. Pape François, Discours à la troisième rencontre mondiale des Mouvements populaires, Rome, 5 novembre 2016 : http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2016/november/documents/papa-francesco_20161105_movimenti-popolari.html
3. http://www.eglise.catholique.fr/conference-des-eveques-de-france/textes-et-declarations/437022-assemblee-pleniere-de-printemps-2017-discours-douverture-mgr-georges-pontier/4. http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2017/march/documents/papa-francesco_20170324_capi-unione-europea.html3.

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Quand la construction européenne est érigée en article de foi ...
Golias n’est-il finalement pas la caricature de ce qu’il critique ? ...

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