Parution : 22 septembre 2017
Euthanasie : la résistance des Frères de la Charité

Ce document est la ligne de défense argumentée des trois Frères de la Charité de Gand à la suite des orientations qui mirent le feu aux poudres avec le Fr. Stockman, supérieur général des Frères de la Charité de Gand, et donc avec Rome (cf. « Golias Hebdo » n° 491). Dans un exposé clair et même éclairé, les trois frères, membres du conseil d’administration de l’ASBL Provincialat des Frères de la Charité, explicitent leur position à l’endroit de l’euthanasie et notamment la fin de vie des personnes atteintes de maladies dégénératives alors qu’elles ne sont pas en phase terminale. Recourant à la théologie et l’exégèse et sans remettre en cause le caractère « sacré » de la vie, ils proposent pourtant une voie chrétienne et raisonnable face à ces enjeux qui bousculent nos sociétés contemporaines.

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Une autre idée de la « vie »

C’est un vrai coup de tonnerre qui a eu lieu en Belgique le 12 septembre dernier. L’on sait que Rome a demandé à la branche belge des Frères de la Charité de Gand de se « soumettre humblement  » (cf. Golias Hebdo n° 491) : si elle ne revenait pas sur le «  texte rendant possible, sous de strictes conditions, l’euthanasie pour des personnes n’étant pas en phase terminale dans la quinzaine de centres psychiatriques gérés par l’ordre »(1), elle serait condamnée, la branche belge étant exclue et perdant pour ses établissements l’adjectif « catholique ». François avait donné comme ultimatum le 10 septembre. Mais le 12 septembre, la branche belge des Frères de la Charité de Gand maintenait au contraire sa position, souhaitant « continue[r] à défendre son texte d’orientation sur l’euthanasie en cas de souffrances psychiques en phase non terminale  »(2). C’est cette ligne de défense argumentée datée du 12 juin dernier que nous publions ci-après.

C’est en effet un texte qui ne peut être que profitable pour tous les chrétiens soucieux de ces questions, qui pressentent d’abord que le point de vue magistériel – s’il doit exister et même être respecté – est loin de répondre à ces grandes souffrances, et qu’il est largement insuffisant. Le texte d’orientation évoque d’ailleurs une «  idéologisation » de la position romaine, contre-productive et même stérile : «  Invoquer la protection absolue de la vie est un argument de l’idéologisation du débat. Dire que quelque chose est absolu, c’est précisément mettre une affirmation en dessus de tout argument. Il ne faut plus des arguments pour ou contre, il en est simplement ainsi. Et toujours dans toutes les circonstances, ce que puissent être les autres considérations. Et c’est là précisément l’idéologie. Une idée avec une armure avec laquelle on peut partir en bataille, bien protégé contre tout argument, contre le raisonnable et le débat. » On ne peut que comprendre les Frères belges de la Charité de Gand : depuis les lois de 2002 autorisant la fin de vie outre-Quiévrain, ils ont eu le temps de « voir, juger [et donc] agir  » selon la formule chère au cardinal Cardijn (1882-1967), fondateur de la JOC. De même pour l’épiscopat de Belgique. Nous avons interrogé les évêques flamands et wallons, de même que le primat de Belgique, le cardinal-archevêque de Malines-Bruxelles, Mgr De Kesel. Leur porte-parole, le père jésuite Scholtes (que nous remercions), nous a répondu qu’« il ne sera[it] pas donné suite à [n]os questions parce que différentes conversations sont en cours. Et ajouter différentes opinions publiques n’aidera pas ». De fait, selon nos sources, les évêques de Belgique seraient aujourd’hui « furieux » de l’attitude du Supérieur général des Frères de la Charité de Gand, le Fr. Stockman, lequel a mis en branle sur cette question le politburo du Vatican. Beaucoup d’entre eux soutiennent l’action des Frères de la Charité en Belgique, tel Mgr Bonny, évêque d’Anvers, qui estime « équilibré » le texte d’orientation.

Naturellement, toute vie est «  sacrée », ce que rappelle le P. Dominique Jacquemin, professeur à la faculté de théologie de Louvain-la-Neuve, maître de conférences au Département d’éthique et associé à la faculté libre de médecine de Lille, dans l’entretien qu’il nous a accordé et pour lequel nous le remercions vivement. Mais, tout en nuances, le P. Jacquemin évoque aussi ces « chemins de traverse  », autrement appelés « zones grises » par le cardinal Martini, autres «  périphéries  » où l’Eglise ne peut briller par son absence ou ne se contenter que de rappeler le Catéchisme… La vie ne peut se résumer à la loi. Ce n’est pas ce que pense le Fr. Stockman. Dans son « commentaire sur le texte ‘‘Euthanasie depuis une perspective chrétienne’’ »(3), le dogme est asséné, les contre-arguments biaisés, les syllogismes multipliés (Dieu est absolu, or la vie a été créée par Dieu, donc la vie est absolue, par exemple)… Il fait prendre conscience à ses lecteurs que le Magistère et ses meilleurs thuriféraires pèchent toujours par ignorance des sciences humaines, préférant l’abstraction des idées philosophiques et théologiques pour régler les problèmes humains et répondre aux questions des gens qui vivent dans le réel, les deux pieds dans la vie, la vraie, pas celle qui a été réduite à la biologie par Rome, qui l’accroche à un échelon invivable, sans prendre en compte la totalité de ses aspects. La vie ne peut, par définition, être abstraite : elle est de l’ordre du vivant, du palpable finalement. Elle peut et doit être pensée mais sans être idéologisée. C’est le grave péché de l’Eglise, actuellement, et ce n’est pas le seul : bientôt en France, toute femme, quelle que soit son orientation sexuelle, en couple ou célibataire pourra recourir à la procréation médicale assistée (PMA) selon les vœux du Gouvernement. Quel sera l’accompagnement de l’Eglise vis-à-vis de ces femmes homosexuelles et de leurs enfants si ce projet de loi est adopté ? Leur refusera-t-on le baptême ? Tout n’est pas tout blanc, tout n’est pas tout noir : c’est plutôt gris, pour paraphraser le cardinal Martini. Par ailleurs, rappelons en cette circonstance la phrase du père jésuite Karl Rahner (1904-1984) : «  Les dogmes sont comme les réverbères, ils éclairent le chemin de ceux qui avancent. Il n’y a que les ivrognes pour s’y accrocher ! » Il y a urgence pour la hiérarchie romaine de revenir sur terre et surtout de se désintoxiquer. [Découvrez l’ensemble de notre article dans Golias Hebdo n°495]

1. http://www.cathobel.be/2017/09/12/euthanasie-freres-de-charite-campent-position/
2. https://www.broedersvanliefde.be/fr/nieuwsberichten/communique-de-presse-euthanasie-en-cas-de-souffrances-psychiques-en-phase-non-termin
3. tp ://brothersofcharity.org/wp-content/uploads/2017/07/Commentaire-sur-le-texte-%E2%80%9CEuthanasie-d%E2%80%99une-perspective-chr%C3%A9tienne%E2%80%9D-par-Fr.-Ren%C3%A9-Stockman-Sup%C3%A9rieur-g%C3%A9n%C3%A9ral-des-Fr%C3%A8res-de-la-Charit%C3%A9.pdf

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Euthanasie : la résistance des Frères de la Charité 26 septembre 12:56, par Julie Gorbiane

Je suis un peu interloquée par ce que je lis.

Personne n’est forcé d’être catholique, moins encore de se faire soigner dans un établissement catholique.

Si des catholiques veulent se faire euthanasier, ils peuvent le faire dans un établissement belge de leur choix. Ils s’expliqueront avec le Bon Dieu après.

En revanche j’aimerais être certaine que, le jour venu, si je suis dans un établissement catholique de soins, on ne va pas me proposer insidieusement d’en finir. Parce que c’est en pratique comme ça que les choses se passent, et je l’ai bien vu personnellement. "Vous souffrez tellement ma pauvre dame, savez-vous qu’on pourrait y mettre fin ?". Et comme on est alors faible et sans défense, qu’on se dit qu’on est devenue un poids pour les autres, que tout ça ne sert plus à rien, un petit coup de blues et hop, la piquouze !

J’espère vivement que l’autorité de l’Eglise va tenir bon. Si ces (faux)frères de la Charité veulent continuer dans leur voie, qu’ils se sécularisent et qu’on n’en parle plus. Leur liberté sera sauve. Mais mon droit de mourir selon la foi et l’enseignement catholiques le seront aussi. Les droits de chacun seront respectés.

Ce qui est en cause à la fin est finalement ceci : faire entrer l’esprit du monde dans l’Eglise, prétendre que pour "ne pas se couper du monde" il faudrait en adopter les idées, y compris les plus délétères.NON.

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L’important est la dignité de la mort. Par l’euthanasie ou par les soins palliatifs. Et pour cela, que le choix de telle ou telle modalité soit un choix positif et non en négatif, par refus de l’autre. Ainsi le choix des soins palliatifs aura toute sa valeur si il n’est pas retenu comme une option alternative bien opportune pour le confort moral et/ou la bonne conscience religieuse de l’entourage, familial ou soignant.

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Concernant ces questions sur le début et la fin de vie, on pourrait comprendre que des scientifiques, rationnalistes, s’en tiennent à une définition seulement biologique. C’est plus étonnant de la part de courants de pensée humanistes, a fortiori religieux, dont on pourrait s’attendre à ce qu’ils aient autre chose à nous révéler sur ce qu’est la vie humaine qu’une simple affaire de chromosomes au début ou qu’un petit reste de fonctionnement organique à la fin.

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