Parution : 30 mars 2018
« L’Apparition » de Xavier Giannoli : quand l’enquête devient quête

Il est des filiations qui se devinent, se préparent de longue date et se prolongent, telle celle qui existe entre Martin Scorcese et Xavier Giannoli. Celui-ci découvre le cinéaste américain, une toute première fois en rentrant en Corse, sur le ferry. Désormais, il sera marqué comme lui, par les thèmes de la violence et de la rédemption, il sera sensible aux fêlures et ouvert à l’inquiétude, à cette sorte de spiritualité diffuse qui ne se cantonne pas dans les églises mais habite plutôt la trame ordinaire des vies. Tous les deux furent, un moment de leur jeunesse, enfant de chœur et scout. Une trace chrétienne s’impose en eux : la part de questionnement et d’ouverture au mystère, témoin cette phrase de l’évangile qui vous saute au visage à la toute fin du film de Scorcese, Raging Bull.

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Bien avant L’Apparition (2018) le cinéphile aura noté, outre le professionnalisme des films que Giannoli porte à l’écran, la série des parcours atypiques de personnes conduites par les circonstances, dépossédées d’elles-mêmes, se laissant embarquer un moment et puis sombrant le plus souvent. Dans Quand j’étais chanteur (2006), romance sans prétention, reprenant un air de Michel Delpech en conversion, il embarque des rêveurs en des espérances impossibles. Avec A l’origine (2010) au titre volontairement biblique , on croit, grâce au jeu de François Cluzet, à l’adhésion forcenée de toute une population à un projet démesuré d’autoroute en souffrance… jusqu’à l’évidence. Avec Marguerite (2015) Catherine Frot en actrice principale, il se place à l’intime des êtres qui peuvent s’illusionner sur leurs talents, encouragés par des flatteurs, jusqu’au désastre final. D’une certaine manière, depuis vingt ans, Xavier Giannoli distille des fables sur les formes d’adhésion sociale : qu’est-ce qui fait donner sa confiance ? En 2012, il faisait jouer Kad Mérad en Superstar d’un jour : qu’est-ce qui conduit un homme ordinaire à devenir célèbre, du jour au lendemain, à devoir porter la célébrité des modes mensongères ? Cet arrière-plan, comme une diagonale en pointillé, ne pouvait que convoquer un jour la croyance religieuse avec sa part de démonstration voire de fascination médiatique. C’est ce qu’il manifeste aujourd’hui avec L’Apparition qui sort sur les écrans et provoque les débats. Xavier Giannoli a trouvé en Vincent Lindon un acteur capable d’incarner sa propre quête : qu’est-ce qui se cache derrière ces mouvements sociaux d’adhésion pouvant aller jusque embrigader, utiliser, voire détruire des sujets ?

Les personnages sont placés dans le contexte de la France du Sud-Est, - on se rappelle ce que fut l’épisode du Mandarom de triste mémoire - mais on voit bien qu’il s’agit en filigrane d’interroger aussi les apparitions de Medjugorge. Un article sur ce lieu fut un déclic assumé par le réalisateur. Là aussi, en ce lieu reconstitué, Anna, la voyante, est protégée par un ou des prêtres, franciscains missionnaires, et entourée de religieuses. Le Vatican a fait appel à un journaliste de guerre, Jacques, qui travaille pour le compte du quotidien Ouest-France, afin de participer à une enquête canonique. Lui ne connaît rien au sujet, mais bientôt il voudra utiliser tous les moyens de sa formation pour mener à bien sa mission. Nous sommes tenus en haleine et plongés dans le réel d’un contexte trouble que le présent impose (foyer d’accueil, camps de réfugiés, prison).

L’enquête rudement menée progresse. La part de l’amplification médiatique met du temps à se révéler. Il est clair qu’à un premier niveau ce film pourrait donner dans la critique la plus virulente des processus psychologiques qui peuvent continuer à faire croire que depuis trente ans la Vierge de Medjugorge continue à envoyer des messages au monde, messages dont la longueur inhabituelle et l’insipidité moyenne frôle l‘invraisemblance.

Toujours est-il que dans ce film, le dévoilement de l’excès et de l’imposition médiatique de vérités construites de toutes pièces, pour la bonne cause, se fait insistant, pesant et crédible. On comprend trop bien que les mécanismes insidieux de l’influence - pour de bonnes intentions toujours - conduisent des êtres affaiblis par la souffrance et les blessures d‘enfance à maintenir un discours d’adhésion totale. Habituellement, les foules, c’est connu, maintiennent facilement le cap et on trouve toujours des multitudes intéressées par les flux financiers venant d’adoration béate. Giannoli signale qu’il avait retenu le bon mot du pape François disant que Medjugorge « ne lui semblait pas trop catholique ». On s’attendait à une mise en veilleuse du phénomène. Il faut croire que depuis, d’autres justifications ont invité à surseoir.

Serait-il dit que le film de Giannoli s’achève comme une enquête qu’elle est, par une boîte d’archives classée dans une armoire. Fin d’une manipulation avérée. Il y a pourtant dans ce film qui vous tient en haleine, un moment « où l’enquête se fait quête » comme le dit le cinéaste. Loin d’être une fin de non-recevoir, comme si les religions n’étaient que manipulations, le journaliste est discrètement rejoint par des signes qui lui sont suffisamment nets (et bien filmés) pour que l’auteur témoigne de cette foi possible qui « voyage incognito », « à hauteur d’homme » et se donne à s’éprouver dans des détails de rien, parlant pour soi, suffisant à mettre en route. Les différences entre les êtres ne sont pas là où on le croit. Il en est qui « se sont perdus » dans un système englobant les sécurisant dans une pratique mobilisante à base de mensonges construits. Il en est d’autres qui naissent à eux-mêmes en quittant les seules analyses réductrices et reconnaissant les pas légers qui semblent les mener ailleurs. A ras de l’évangile, en pleine terre humaine. Là où s’entend une petite musique qui ne se livre pas tant à la vue trop évidente mais à l’oreille intime
(thème récurrent dans le film). Tel un jeu de plumes virevolant dans les airs comme y invite l’auteur.

Un film aux milles présences

Ce film de sensations est constitué de mille présences, moins du discours que du langage des mains qui savent s’approcher, se reconnaître et se livrer. C’est l’une des clefs du film. La foi qui se dit là, ne se mesure pas à des visions quand elles s’habillent de conventions et cherchent l’engagement médiatique, le soutien numérique, mais se diffuse comme un parfum se livrant dans l’amitié des êtres qui se confortent et peuvent nourrir la confiance. Ce serait trop simple d’enfourcher la condamnation des entraînements sociologiques, ils existent bien et Medjugorge n’en est pas dégagé loin de là. Mais on ne peut que reconnaître l‘honnêteté foncière de cette parole qui se glisse à l’oreille, comme la révélation appauvrie, déstabilisée dans ses certitudes, conduisant à un surplus d’humanité. Ce film rare, qui paraît de dénonciation, est d’un humanisme spirituel subtil et respectueux. Avec lui, nous sommes invités à quitter le tout ou rien et à respecter bien des nuances. Le mystère demeure. « Dieu voyage le plus souvent incognito » est pour l’auteur un quasi-leitmotiv depuis qu’il a lu cette phrase de Kierkegaard dans le témoignage de Jean-Claude Guilbaud.

N.B. A propos de Vincent Lindon, Xavier Giannoli écrit :« Comme tous les grands acteurs, c’est d’abord un corps, une force de vie qui touche les objets et interroge la présence physique des gens en face de lui et des décors qu’il traverse. Cette force d’incarnation, je savais que je l’aurai et que cela donnerait une réalité à l’enquête de Jacques, justement dans un univers où il est question de spiritualité. Jacques commence donc par être un corps étranger dans l’univers d’Anna… et il va rencontrer un regard. À la fin du film, on voit que le regard de Jacques a changé, qu’il perçoit désormais autre chose du monde et des êtres. Le journaliste, qui a passé sa vie à chercher des preuves tangibles, a rencontré sa limite. Il a découvert un monde où la preuve n’est rien et où l’invisible gardera ses secrets. »

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Très beau film autant sur le plan cinématographique que spirituel.
À recommander !

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